Le World Press Photo Awards est revenu à la raison et à retiré son prix à Giovanni Troilo, pour son reportage bidonné sur Charleroi. Entre la mise en scène, les légendes trompeuses, et l’utilisation d’exceptions anecdotiques pour prétendre décrire une réalité courante, il me semblait difficile de considérer le travail du photographe comme du photo-journalisme.

Mais au-delà de cela, un élément du travail de Troilo m’a bien plus interpelé. Voici un extrait de la description de son projet:

Today social unease combines with the lives of the citizens. The roads, once blooming and neat, appear today desolated and abandoned, industries are closing down and spontaneous vegetation eats the old industrial districts. A perverse and sick sex, race hate, neurotic obesity and the abuse of psychiatric drugs seem to be the only cures being able to make this endemic uneasiness accettable.

Au-delà d’un portrait à charge complètement ridicule que dresse l’artiste, j’ai été interloqué par la justaposition du sexe, de l’obésité et de la haine raciale. Parce que regardons ce que Troilo considère comme la perversion

Vous avez tout d’abord une scène où le cousin du photographe a une relation sexuelle sur un parking avec une inconnue. Ici, ce qui est considéré comme pervers, c’est la relation sexuelle pour elle-même, sans relation sentimentale. On est pas loin du « il faut être vierge pour son mariage ».

Ensuite, une mise en scène d’un artiste (Vadim Vosters) qui prépare une oeuvre pour une exposition qui s’appelle « Divided Body », sur la place du corps, et qui montre donc des corps nu. Le fait qu’un artiste produise une oeuvre qu’on peu considérer comme portant une charge sexuelle ne me semble pas devoir mériter le qualificatif de « pervers ».

La troisième image représente une scène BDSM d’un couple connu de Charleroi vivant une relation de domination/soumission consensuelle, et qui par ailleurs sont fortement investis dans la communauté « fetish » de Charleroi, organisent différents événements, et vivent leur relation de façon très positive et ouverte. Très certainement, cette forme de sexualité n’est pas pratiquée, en tout cas jusqu’à ce point, par la majorité de la population (et est très loin de représenter la sexualité moyenne à Charleroi, d’ailleurs). Et peut-être mérite-t-elle le qualificatif de perverse. Mais en quoi peut-on considérer cela comme condamnable? En quoi cela est-il le signe d’une société en perdition? Si perdition sexuelle il y a, elle est dans les dizaines de milliers de viols conjugaux que les femmes n’osent pas dénoncer, pas dans les sexualités qui sortent du missionnaire du mercredi et dimanche soir.

Je suis d’autant plus troublé quand on accole la perversion sexuelle à la haine raciale. Vivre une sexualité perverse qui nous épanouit, cela nous grandit en tant qu’être humain, cela nous rapproche de nous-même, de nos corps, et des autres. Cela questionne les modèles de domination qui nous sont imposés tout au long de notre vie, cela nous permet de mettre en scène nos pulsions et explorer la part sombre que nous ne pouvons montrer en société dans un environnement sûr et sous contrôle. La haine raciale, elle, détruit les individualités, ramène l’homme au rang d’animal non pas au travers de jeux de rôle mais au quotidien, détruit les gens qui en sont victimes. Si nos perversions sexuelles contreviennent sans doute à une certaine vision de la morale, la haine raciale, elle, est profondément injuste et cruelle, destructrice pour les individus et pour nos sociétés.

Au final, le message de Troilo, qui se veut « choc », n’est qu’une injonction hyginéiste et moralisante de plus: soyez mince, ayez une vie sexuelle « normale ». Soyez productif, ne remettez rien en question. Le bonheur formaté pour tous. « Fitter, Happier, more productive« .

PS: la photo de Troilo traitant de l’obésité stigmatise la grosseur, la médicalise, et contribue à complexer les gens pour les formes de leurs corps.