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Maintenant qu’elle y pensait, elle se rappelait de lui. Elle se rappelle de beaucoup de noms, et beaucoup de noms lui disent quelque chose, parce qu’elle en voit passer beaucoup, des noms. On pourrait croire que plus on voit passer des noms, moins on les retient. Alors que c’est l’inverse, en fait. Comme un joueur de tennis améliore son coup droit à force de frapper des balles, on améliore notre mémoire des noms à force d’entendre ou d’en lire beaucoup. Et en douze ans, elle en avait lu! Là, elle se rappelait de son nom, à lui.

Cela faisait quelques temps, mais pas si longtemps, qu’elle l’avait vu pour la première fois. Il avait perdu son boulot, et n’arrivait pas à en retrouver un. Il avait des qualifications, pourtant, mais quelque chose ne passait pas…Peut-être dans son regard, dans sa façon de s’habiller. Bref, avec le temps, il recevait de moins en moins d’argent, et il était venu en demander un peu plus. Elle l’avait regardé, lu son dossier, écouté et devait trancher selon les critères. Les critères, ça fait sérieux et objectifs, mais il n’en est rien. La preuve, il faut toujours quelqu’un pour trancher. Elle avait donc tranché, et accepté une partie de sa demande, il allait recevoir tous les mois quelques dizaines d’euros qui lui permettrait de continuer à s’habiller comme il faut, une nécessité si on veut trouver du boulot.

Elle le dit toujours, le problème, c’est leur façon de s’habiller. Les vêtements qu’ils portent ne font pas assez pro. Elle, quand on la voit, on ne peut douter de son professionalisme. Les couleurs sobres, la coupe neutre, le petit accessoire pour y donner la petite touche personnelle et humaine, bien nécessaire dans le métier qu’elle fait, tout était étudié pour renvoyer cette image de maîtrise et professionnalisme. C’est loin d’être le cas de tous, et ce n’était pas son cas, à lui.

Du coup, ça ne l’a pas étonnée de le voir revenir un peu plus tard. Pas étonnée mais un peu énervée. Il avait toujours ce quelque chose qui ne passait pas, et il ne semblait pas avoir fait le moindre effort pour s’en débarrasser. Du coup, lorsqu’il est revenu pour demander un logement, parce qu’il n’arrivait plus à payer son loyer, elle a été ennuyée. Rentrait-il dans les critères? Peut-être bien oui, mais pas vraiment non plus. Seul, formé, avec une famille toujours vivante, il avait d’autres solutions. Elle a refusé sa demande, en encodant la réponse dans le fichier informatique qui allait automatiquement envoyer un courrier recommandé à la personne pour lui notifier la décision.

Il n’était plus revenu, mais elle avait encore une fois entendu son nom. Lors d’une formation, sur les associations de bienfaisance. Il s’y était engagé, apparemment, comme bénévole, pour distribuer de la nourriture de la couloir de la gare. Un premier pas dans la bonne direction, s’était-elle dit.

Elle a donc été surprise d’entendre son nom lors de la réunion bimensuelle où on évalue la gestion des dossiers de ceux qui sont mort en rue dans les semaines précédentes. Une réunion assez stressante, parce que si un des morts s’avère être passé entre vos mains, on doit s’attendre à devoir expliquer beaucoup de chose. Sans être mis en cause, non. Sans accusations. Mais avec beaucoup de discussion.

A ce nom prononcé dans cette réunion, elle s’est mise à chipoter au bracelet de sa swatch verte acidulée. Tout d’un coup, elle devenait cavalière, cette touche de couleur un peu trop voyante. Une erreur vestimentaire qu’elle ne se pardonnerait pas de si tôt.

Je n’aime plus le porno. Je ne comprends pas les gens qui en deviennent addict. Il n’y a rien de plus plat, de plus chiant, de plus anti-bandant que le porno. Je me souviens que quand j’étais plus jeune, avant elle, j’appréciais encore bien les quelques minutes passées devant l’un ou l’autre extrait hard qu’on pouvait glâner sur la toile. Je me souviens que cela suffisait. Plus maintenant.

La première fois que nous avons eu des relations intimes, j’ai su que je ne pourrais plus jamais voir le porno de la même façon. C’était si différent de ce que je connaissais, différent de ce qu’on pouvait voir. D’abord, parce que son corps était parfait, encore totalement épargné par les affres de l’âge. Depuis le pli qui se formait entre ses fesses et ses jambes jusqu’à la courbe de son cou derrière ses cheveux blonds, tout n’était que beauté chez elle. Mais le plus beau était son abandon. Je ne connaitrai sans doute plus jamais une personne capable de me faire sentir comme elle me faisait sentir. Lorsque nous étions ensemble, que je lui écartais délicatement les cuisses pour y pénétrer d’abord de mes doigts puis de mon sexe, je me sentais vraiment homme, dominant. Le guide de notre plaisir à tout les deux.

Car oui, elle avait du plaisir. Elle ne le disait pas, et ceux qui connaissaient notre histoire en doutaient, mais moi, je le sais, je le sentais à ses frémissements. La première fois, non. Elle avait un peu crié. Je crois que c’est la vue du sang qui s’écoulait de son sexe qui lui a fait peur. Je n’ai pas aimé cela non plus, je dois le dire, mais si je savais que cela arriverait, et je m’y étais préparé. Le sang m’a toujours mis mal à l’aise. J’ai d’ailleurs une phobie de ce qui tranche ou pique… Les couteaux, aiguilles et autres agraphes, très peu pour moi. J’ai la chance d’avoir un travail de bureau, ou le risque de voir quelqu’un se blesser est limité à une coupure par une feuille de papier. J’admire ceux qui sont capables d’aller travailler en usine ou sur chantier, et qui manipulent tous les jours des machines où le risque de se blesser est loin d’être négligeable. Une seconde d’inattention, et voilà votre doigt tranché, ou pire… Si je ne suis pas attentif, moi, tout ce que je risque, c’est de fermer un fichier dont je n’aurais pas enregistré les modifications. Ma condition n’est pas à plaindre, même si le grand air et l’activité physique ne font pas partie de mon quotidien.

Enfin, pour l’activité physique, je compensais avec elle. Après la première fois, il a fallu attendre quelques semaines pour qu’il y en ai une seconde. Mais par la suite, nous sommes devenus plus régulier, jusqu’à ce que ce soit elle, ma demi-heure de sport quotidienne. Elle comprenait tout de suite, à mon regard, quand c’était le moment. Elle s’interrompait alors dans ses activités, souvent du dessin, et attendait que je la rejoigne. A ce moment-là, elle était tout à moi. Elle frissonait sous mes caresses, sursautait sous mes baisers, gémissait lorsque je la pénétrais. Mes sensations, c’était avant tout ses réactions. Voilà pourquoi le porno ne peut la remplacer. Les réactions dans ces films sont fabriquées, elles n’ont rien du naturel de celles que je vivais en direct avec elle, elle n’ont rien de la simplicité et de la force qui me donnait envie d’elle tous les jours, parfois deux fois par jour, lorsque notre planning nous le permettait.

Jusqu’à ce qu’elle saigne, pour la deuxième fois. Je savais que cela devait arriver, mais je ne m’y étais pas préparé, je n’y étais pas prêt. Un peu comme un ouvrier sur un chantier, sa vigilance endormie par la routine et par l’impression de maîtrise totale, qui ne voit pas que dans les recoins de sa machine, une pièce est en train de s’abîmer. Et lorsqu’il le voit, c’est trop tard, il ne pourra plus jamais la réparer, il doit la remplacer. C’est ce que j’ai vu dans le regard de ma belle lorsqu’elle a saigné pour la seconde fois. J’ai vu que son abandon n’était plus le même, et qu’il ne pourrait jamais etre recouvré. Alors, après avoir joui sur sa poitrine naissante, je l’ai étranglée. Elle ne s’est pas débattue, pas vraiment.

Depuis, même si je ne comprends toujours pas qu’on puisse devenir « porn addict », je compense son absence en regardant des extraits de porno sur le web. Pour la demi-heure de sport quotidienne, par contre, je n’ai pas encore trouvé comment la remplacer.

On l’avait insulté, et ça l’avait fâché. Enervé. Retourné. Il n’était pas du genre à se laisser insulter, sauf par son père, pour ne pas rendre les choses plus difficiles. Mais par les autres, surtout les « autres », jamais.

Il était dans la rue quand c’est arrivé. Une des rues pas loin de son appart, celui qu’il venait d’acheter. Il avait été séduit par le parquet en bois plein, les grands espaces, la lumière et surtout le prix. Alors, il avait acheté.

Quand il est séduit, il est vraiment quelqu’un de sympa. Il ne regarde pas aux détails, il ne fait pas attention aux pièges, et il en veut à peine à ceux qui « le baisent », comme il dit, parce qu’il sait que c’est aussi un peu de sa faute. Au final, il n’est pas bien méchant, il suffit de le séduire pour obtenir de lui ce qu’on souhaite.

Beaucoup d’hommes l’ont séduit, beaucoup de femmes aussi. Ils ont obtenu beaucoup, parfois sans le demander, souvent en en profitant. Il faut dire qu’il a beaucoup à donner. Pas nécessairement beaucoup d’amour, mais beaucoup d’argent. C’est souvent bien assez. A son père, par contre, il ne donne pas. Son père est sans doute la seule personne qui ne pourra plus jamais le charmer. Pas maintenant. Pas après les insultes auxquelles il ne réagit pas. Pourtant, parfois, il se dit que s’il lui donnait un peu, son père arrêterait de lui reprocher ses choix, son argent, son métier. Il se dit que même s’il n’est pas charmé, même s’il n’est pas charmant, peut-être qu’il pourrait adoucir son père en lui donnant. Peut-être que son père est comme lui, malléable lorsque qu’il est sous le charme. Et peut-être que l’argent est suffisamment charmant aux yeux de son père.

Ce sont les questions qu’il se pose lorsque son père l’insulte. Mais pas lorsqu’un « autre », dans une rue près de son appartement, un samedi en début de soirée, lui manque de respect. Au début, il est passé sans rien dire, sans vraiment réagir, le temps que l’insulte parvienne de sa tête à son estomac. Il se retourne alors. L’autre est seul et lui tourne le dos, il avance dans la direction opposée à la sienne. L’insulte grossit dans son estomac, elle prend toute la place au point que la fumée de sa cigarette ne peut même plus y pénétrer. Il balance le mégot sur le trottoir, fait demi-tour et se saisit d’un objet lourd, il ne sait pas exactement quoi, il avance rapidement maintenant, et son coeur bat plus vite, il rattrape l’autre et donne un grand coup dans son genou avec l’objet. L’autre s’effondre sur le dos, au sol. Dans son regard, la question « Pourquoi? ». Il ne sait plus pourquoi, il ne se souvient plus de l’insulte, il se souvient juste d’avoir été insulté, et cela a grossit dans son estomac. Mais on donnant des coups de pieds dans le visage de l’autre au sol, qui a maintenant perdu connaissance, sans crier, ou peut-être en criant juste un peu, il sent la boule s’évacuer et se loger dans le visage de l’autre qui enfle.

Il se sent mieux maintenant, quand il allume une nouvelle cigarette dans son salon en parquet plein, baigné de lumière. Il l’a décidé, son appartement serait fumeur.