Ma grand-mère est morte ce matin. Et je m’en réjouis.
Il y a trois personnes qui ont pesé plus lourd que les autres dans l’homme que je suis aujourd’hui : ma mère, mon père, et ma grand-mère. C’est en partie grâce à elle que j’ai les convictions politiques qui sont les miennes aujourd’hui, c’est elle qui me donnait un fond de Jupiler avec ma ratatouille de scaroles du jardin et mon steak. C’est elle qui me prenait sur ses genoux et me lisait les trois mêmes « Martine » pour me faire finir mon assiette. C’est avec elle que j’ai joué au nain jaune, que j’ai découvert les joies des séries policières allemandes le mercredi après-midi, la « Chance aux Chansons », et « Des Chiffres et des Lettres ». Plus tard, c’est entre autre chez elle que je trouvais un point de vue politique et idéologique qui m’exaltait.
Et puis est venu la maladie. La première chose importante qu’elle prend, cette maladie, ce n’est pas tellement les souvenirs. C’est désagréable, c’est frustrant et perturbant, quelque fois difficile à accepter en tant que proche, mais c’est finalement accessoire. La première chose importante qui est emportée par la maladie, c’est la capacité à socialiser, la capacité à discuter avec autrui, à comprendre les idées plus complexes. La capacité à vivre en société. Ensuite, ce sont les réflexes de base qui commence à en souffrir: se déplacer, se nourrir, respirer…
Alors vient la mort. La mort, ce n’est pas comme dans les films hollywoodiens. La personne âgée, entourée de sa famille, ne s’en va pas apaisée, délivrée du poids de ce monde, vers l’aù-delà. Non, c’est à ce moment-là que le poids de ce monde est justement le plus lourd, que la souffrance est à son apogée. Et il y a la peur. Parce qu’on sait qu’il n’y a rien qui nous attend, que c’est la fin de tout, et que rien ne commence. S’il y avait quelque chose à lire dans le visage de ma grand-mère, hier soir, dans ses derniers moments, si son visage reflétait encore quelque chose qu’elle aurait pu ressentir, c’était à n’en pas douter la peur.
Cette souffrance et cette peur, je ne les souhaite à personne. Elles sont terriblement tristes. Le décès vient y mettre un terme en mettant fin au présent et en ouvrant les portes du passé. Quand ma grand-mère est morte, elle a cessé d’être ce corps amoindri, cet esprit détruit, pour devenir des souvenirs de tout ce qu’elle m’a apporté. Et je m’en réjouis.
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