Je suis un homme blanc en Belgique. Je suis universitaire et je gagne un salaire qui doit se situer au niveau du troisième décile. Clairement, j’ai l’a chance de faire partie de la classe dominante.

Que peut-on faire avec ça? Certainement pas se plaindre. Conspuer les plus pauvres, les moins chanceux, ce serait indécent (et oui, ce mot est en passe de se galvauder, mais je n’en ai pas d’autre). Vouloir donner moins aux chômeurs, aux malades, aux étrangers, aux femmes, quand on est un homme blanc riche et éduqué, c’est une attitude que je ne comprendrai jamais, et que je me refuse absoluement, par principe.

Mais après, est-ce suffisant? Peut-on, quand on est dominant et qu’on aspire à rendre le monde un peu meilleur, se contenter d’être neutre face aux inégalités de plus en plus visibles dans nos sociétés? Je ne crois pas. La neutralité des riches face au combat des pauvres, c’est la même neutralité prônée par les hétérosexuels face au coming-out des homosexuels, celle qui vise à maintenir le statut-quo, celle qui vise à conserver nos privilèges. Si notre but est réellement de vouloir une vie meilleure pour tous, mais surtout pour ceux qui ne profitent actuellement pas de l’extraordinaire richesse de nos sociétés, il faut se battre.

Le problème, c’est qu’il n’est pas facile de se battre quand on est dominant. Non seulement parce qu’il faut accepter de se battre contre ses intérêts immédiats (je ne suis pas masochiste, et je pense que me battre contre mes intérêts immédiats me sera à long-terme profitable), mais surtout parce qu’il faut se battre contre « les siens ». Il faut se battre contre ses amis, contre ses collègues, parfois même contre sa famille.

La solution facile qui consiste à faire croire qu’on n’est pas un dominant, à refuser cette étiquette, elle ne fonctionne pas. Parce que ce qui définit la domination, au final, ce n’est pas tant l’argent, le diplôme ou même la couleur de peau. Ce qui définit la domination, c’est les gens avec qui on est. Tous mes amis sont des dominants. Pire, les quelques anciens amis qui ne le sont pas, je m’en suis éloigné, sans vraiment le remarquer, sans le vouloir consciemment. C’est normal, on veut autour de soi des gens qui nous ressemblent, parce qu’on a tous besoin de se sentir en sécurité.

Mais se battre contre les siens vous éloigne d’eux. Quand je critique le patriarcat, mes amis hommes blancs se sentent méprisés. Quand je dénonce le fait que les riches, comme moi, contribuent moins à nos sociétés, proportionnellement à leur revenus, que les plus pauvres, tout en bénéficiant plus des services qu’elle lui rend, mes amis indépendants se sentent méprisés. Mais je ne méprise personne (enfin, si, je méprise les cons et les connards). Je ne me méprise pas moi-même. Nous ne sommes pas plus individuellement responsables de la domination exercée qu’un pauvre l’est de sa pauvreté, ou qu’une femme des discriminations qu’elle subit. Je ne me bats pas contre vous, mes amis, pas contre les privilèges dont vous bénéficiez. Je me bats contre les privilèges dont on bénéficie, collectivement, au dépend et grâce à l’exploitation de ceux qui n’en bénéficient pas. Quand je me bats contre vos intérêts, mes amis, ce n’est pas parce que je vous veux du mal.

Ne vous vexez donc pas, chers proches, car si nous le sommes, proches, c’est pour ma part parce que je vois en vous le même humanisme qu’en moi. Vous n’êtes pour la plupart pas des mêmes combats, mais je sais que vous voulez la même chose que moi. C’est peut-être pour cela que je n’ai pas perdu tout espoir au combat.