La nouvelle choque encore, heureusement. Une famille pakistanaise va être expulsée de Belgique suite à ce qu’on pourrait appeler un mauvais concours de circonstance ou une horrible bévue. En août dernier, un jeune pakistanais se fait filmer par des caméras de surveillance à Louise avec, sous le bras, une batte de cricket (le cricket est un sport important au Pakistan, comme dans beaucoup de pays historiquement sous influence de l’empire britannique) entouré d’un sweat-shirt. La police soupçonne une arme et un potentiel terroriste. Trois mois plus tard, certains disent sous la pression de l’ambassade israélienne qui ne voit pas avancer l’enquête, la police publie un avis de recherche en utilisant des photos tirées de l’enregistrement vidéo. La presse reprend cet avis de recherche en y ajoutant, parfois avec une titraille hallucinante, l’idée qu’il s’agit d’un terroriste antisémite. Le jeune homme est mis au courant de cet avis de recherche, se présente à la police pour expliquer son cas, et la convainc de sa bonne foi. Entre temps, au vu de l’affaire, le père du jeune homme se fait licencier de l’ambassade dans laquelle il travaillait. Conformément à notre politique d’immigration, lui et toute sa famille se voient dans l’obligation de quitter le territoire dans la semaine.

Suite à cela, on peut observer que, selon les sensibilités de chacun, on va avoir tendance à blâmer l’acteur « le plus coupable » à nos yeux. Pour certains, l’ambassade. Pour d’autres, les médias. Pour d’autres encore, la police. Ou même, l’ambassade israélienne. C’est, à mon sens, une grossière erreur. Car, en réalité, chacun de ces acteurs a joué son rôle plus ou moins correctement dans cette affaire. L’ambassade israélienne se doit de protéger ses ressortissants, la police de protéger les citoyens, les médias d’informer les citoyens, et l’ambassade du Pakistan de protéger sa réputation. On peut bien sûr pointer des erreurs à la marge, particulièrement dans le chef des médias, mais globalement, dans cette affaire, le système à fonctionné.

Et c’est bien parce qu’il a engendré cette situation profondément injuste que c’est bien à ce système qu’il faut adresser ses critiques, et pas à certains de ces acteurs. A mon sens, cette histoire trouve son origine à l’intersection de trois éléments essentiels du système: la xénophobie institutionalisée au travers de notre politique d’immigration, la société de surveillance et la société du spectacle.

Il semble inutile de l’écrire une fois de plus, mais si le jeune homme avait été blanc et bien rasé, il n’aurait probablement jamais été soupçonné de quoi que ce soit, et en tout cas, jamais la cible d’un avis de recherche, surtout plusieurs mois après les non-faits. Et même si des sondages plus ou moins sérieux semblent indiquer que les musulmans expriment plus souvent des clichés antisémites (ce qui ne veut pas dire qu’il y a corrélation, c’est évident, mais toujours bon à rappeler), cela ne justifie en rien le traitement judiciaire de ces images. Ce qui le justifie, c’est bien la xénophobie induite par notre approche des « étrangers ». Quand le but de notre politique d’immigration se résume à « en avoir le moins possible » et « en renvoyer le plus possible », que peut-on espérer d’autre? De la même façon, si beaucoup blâme l’ambassade du Pakistan pour sa décision de virer son employé, peu se pose la question de leur expulsion systématique suite à la perte de ce travail. C’est pourtant ce type de politique qui est, en partie, à l’origine du fait divers, dans son ensemble.

Mais l’origine de ce fait divers, c’est aussi l’existence des images de ce jeune homme, une batte de cricket sous le bras, dans la rue. L’argument habituellement utilisé pour contrer les grincheux qui s’opposent à ce genre de surveillance, c’est que ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à craindre. Cette histoire est un exemple de plus que l’argument est simplement faux. Ce sont précisément ceux qui n’ont rien à se reprocher qui ont le plus à craindre de cette « transparence » dans une seule direction. Il a déjà été plusieurs fois montré que cette surveillance n’avait pas d’impact sur la criminalité. Et si elle a peut-être aidé à résoudre certaines affaires, on peut se demander si ces affaires n’auraient pas été résolues sans elle. Bref, la question, finalement, est de savoir si les faibles gains en termes de sécurité procurés par cette surveillance de tous par certains vaut le risque que cela fait courir à nos libertés, et même, parfois, nos vies.

Car oui, les méfaits de cette société de surveillance prennent une tout autre ampleur dans un monde où les « gatekeepers » que sont supposés être les médias sélectionnent l’information sur base de l’histoire qu’on peut en raconter, et non plus l’importance intrinsèques des faits. Par ailleurs, il ne rapporte les faits en les éclairant par des informations complémentaires, mais les mettent en scène pour rendre leurs histoires plus attrayantes. C’est la combinaison de ces deux éléments qui fait que l’image d’un jeune homme se balandant il y a trois mois à Louise avec sous le bras un paquet qu’on pourrait prendre pour un arme devient le titre « Un tueur antisémite dans la nature? ». Ces titres n’existent que parce que la presse est devenu plus un outil de divertissement que d’information, tout simplement parce qu’à force de vivre dans une société où tout est spectacle, à commencer par ce que nous projetons de nos propres existences, nous n’attendons plus des médias que de nous confirmer dans le rôle que nous jouons.

Et donc, une image parmi des millions d’autres a été interprétée par les anonymes qui sont chargés de la juger selon le modèle dominant et mise en scène par les médias afin de plaire à leur public. Si ce n’est pas ce que nous voulons, ce n’est pas à la police, aux médias ou aux ambassades qu’il faut que nous nous en prenions, mais aux éléments de notre système social qui les font prendre les rôles qui mènent à ces histoires.