En me rendant aux prix de la critique, invité par mon bon ami Nicolas Naizy qui les co-organise, je disais à celui qui m’y accompagnait pour la première fois: j’aime bien aller aux prix de la critique. J’aime bien y observer le petit monde du théâtre, les mêmes têtes qui se font la même bise, alors qu’elle cache peut-être une rivalité ancrée. Et puis, à chaque fois, je reviens avec un tout petit peu plus de foi en l’humanité. Je me dis « C’est certainement pas eux qui vont sauver l’économie, mais c’est peut-être bien eux qui vont sauver le monde ».

Je ne savais pas vraiment expliquer d’où cette impression me venait. Et puis, ce matin, dans le tram, j’ai lu cette terrible tribune sur Libération. Nicolas Tenzer y cite, à deux reprises, Hannah Arrendt. Hier soir aussi, des lauréats ont cité cette auteure (ou autrice – le théâtre n’est pas exempt des crispations liées à la place réservée aux femmes dans l’institution, on a pu le voir tout au long de la cérémonie). Et là, le lien s’est fait. Le théâtre, la scène et ses arts, c’est ce qui nous donne les mots et les images pour lutter, pour pleurer, pour dénoncer. Sans les auteurEs qui les écrivent, sans les metteurs/metteuses en scène ou les scénographes pour les organiser, sans les acteurs/actrices pour les incarner, nous n’aurions plus de mots à mettre sur la réalité.

Alors, oui, cette année, les discours, au-delà des remerciements, n’étaient pas des plus réjouissants. Ils ont pour la plupart pris une teinte douce-amère: amère comme le regard qu’on porte à l’évolution de notre monde, toujours trop étriqué comme pour s’en protéger; doux comme une bravade pour garder l’espoir qu’on peut le changer. Les récompenses de la scène belge, c’est cela. Une cérémonie un peu sérieuse, avec l’humour comme « politesse du pauvre » ou comme arme du pacifiste, qui ne va certes pas concurrencer les divertissements cathodiques (et qui n’en a pas l’ambition, d’ailleurs), mais qui vise à soutenir ceux qui ont encore l’espoir qu’on « peut faire quelque chose ». Ceux qui se battent par et pour cet espoir, dans des conditions toujours difficiles (même si moins en Belgique qu’ailleurs, comme l’a souligné la lauréate du meilleur spectacle de l’année « Tristesses »), à contre-courant des tendances politiques actuelles (comme en témoigne la récompense des (ex-)directeurs du Théâtre National et du KVS pour les ponts créés au-delà de la frontière linguistique).

Bien sûr, derrière tout cela, il y a des luttes d’égo, de pouvoir, des questions d’argent, de fonction. Des manipulations et des coups dans le dos. Mais ce n’est pas ce qui était donné à voir hier. Hier, nous avons vu le « petit milieu des théatreux » en rêveurs pas si doux, en révolutionnaire bourgeois, en trouble-fête de fêtes troubles. Notre meilleur espoir d’un jour voir changer les choses.