La période de Noël est de retour. Derrière la belle morale chrétienne qu’elle véhicule, elle est devenu un des nombreux éléments constitutifs du système de domination dans lequel nous vivons et duquel nous profitons.

Tout d’abord, la fête de Noël est par définition égoïste. C’est le moment où on peut se dédouaner du système injuste qu’on nourrit en se donnant bonne conscience vis-à-vis de ses proches. C’est le retour vers la famille proche, la cellule sociale minimale, de laquelle faire le bonheur suffit, en cette période, à être quelqu’un de bien. C’est se réfugier dans une bulle et faire semblant que si l’intérieur est confortable, ce qui se passe à l’extérieur n’a aucune importance.

Mais il y a pire. Grâce au consumérisme ambiant, la fête de Noël est surtout l’opportunité pour tous d’avoir l’illusion de s’élever dans l’échelle sociale, d’être moins dominé ou plus dominant pendant une courte période. En dépensant plus que ce qu’on peut se permettre au quotidien, on reprenant des codes des dominants, on a l’impression d’avoir la possibilité de se mettre dans leur peau pour un moment. Comme au temps du Carnaval, où le fou prenait la place du Roi.

Mais c’est une chimère. C’est confondre les symptômes de la domination avec son essence. Car si les dominants sont, pour la plupart, riches, c’est avant tout une conséquence de leur capital non-monétaire. Faire croire qu’on peut dominer en dépensant plus est sans doute un des rouages les plus efficaces pour perpétuer la domination. En ce sens, quand vous offrez à vos parents (ou vos enfants) des cadeaux qu’ils ne pourraient normalement pas se payer, en leur donnant l’illusion qu’ils s’élèvent par ce qu’ils ont, vous contribuez à les maintenir là où ils sont.

Dès lors, je vous propose cette année d’offrir une autre cadeau à vos parents, à vos enfants, et à vous même. Offrez-vous une grève. Il y a justement une promo spéciale le 15 décembre, juste à temps pour être en plein dans l’esprit de Noël. Une grève vous coutera un jour de salaire, ce qui fait environ 1/20 de votre mois. C’est plus ou moins ce que vous auriez dépensé pour un seul cadeau, sauf que vous offrez la même grève à tous le monde! En plus, pour le coup, plutôt que de donner l’illusion à vos proches de ne pas être un rouage d’un système où ils dominent/sont dominés, vous contribuerez à faire en sorte qu’ils le soient un peu moins. Si ça c’est pas le plus cool cadeau de Noël que vous pouvez leur offrir…

Je suis un homme blanc en Belgique. Je suis universitaire et je gagne un salaire qui doit se situer au niveau du troisième décile. Clairement, j’ai l’a chance de faire partie de la classe dominante.

Que peut-on faire avec ça? Certainement pas se plaindre. Conspuer les plus pauvres, les moins chanceux, ce serait indécent (et oui, ce mot est en passe de se galvauder, mais je n’en ai pas d’autre). Vouloir donner moins aux chômeurs, aux malades, aux étrangers, aux femmes, quand on est un homme blanc riche et éduqué, c’est une attitude que je ne comprendrai jamais, et que je me refuse absoluement, par principe.

Mais après, est-ce suffisant? Peut-on, quand on est dominant et qu’on aspire à rendre le monde un peu meilleur, se contenter d’être neutre face aux inégalités de plus en plus visibles dans nos sociétés? Je ne crois pas. La neutralité des riches face au combat des pauvres, c’est la même neutralité prônée par les hétérosexuels face au coming-out des homosexuels, celle qui vise à maintenir le statut-quo, celle qui vise à conserver nos privilèges. Si notre but est réellement de vouloir une vie meilleure pour tous, mais surtout pour ceux qui ne profitent actuellement pas de l’extraordinaire richesse de nos sociétés, il faut se battre.

Le problème, c’est qu’il n’est pas facile de se battre quand on est dominant. Non seulement parce qu’il faut accepter de se battre contre ses intérêts immédiats (je ne suis pas masochiste, et je pense que me battre contre mes intérêts immédiats me sera à long-terme profitable), mais surtout parce qu’il faut se battre contre « les siens ». Il faut se battre contre ses amis, contre ses collègues, parfois même contre sa famille.

La solution facile qui consiste à faire croire qu’on n’est pas un dominant, à refuser cette étiquette, elle ne fonctionne pas. Parce que ce qui définit la domination, au final, ce n’est pas tant l’argent, le diplôme ou même la couleur de peau. Ce qui définit la domination, c’est les gens avec qui on est. Tous mes amis sont des dominants. Pire, les quelques anciens amis qui ne le sont pas, je m’en suis éloigné, sans vraiment le remarquer, sans le vouloir consciemment. C’est normal, on veut autour de soi des gens qui nous ressemblent, parce qu’on a tous besoin de se sentir en sécurité.

Mais se battre contre les siens vous éloigne d’eux. Quand je critique le patriarcat, mes amis hommes blancs se sentent méprisés. Quand je dénonce le fait que les riches, comme moi, contribuent moins à nos sociétés, proportionnellement à leur revenus, que les plus pauvres, tout en bénéficiant plus des services qu’elle lui rend, mes amis indépendants se sentent méprisés. Mais je ne méprise personne (enfin, si, je méprise les cons et les connards). Je ne me méprise pas moi-même. Nous ne sommes pas plus individuellement responsables de la domination exercée qu’un pauvre l’est de sa pauvreté, ou qu’une femme des discriminations qu’elle subit. Je ne me bats pas contre vous, mes amis, pas contre les privilèges dont vous bénéficiez. Je me bats contre les privilèges dont on bénéficie, collectivement, au dépend et grâce à l’exploitation de ceux qui n’en bénéficient pas. Quand je me bats contre vos intérêts, mes amis, ce n’est pas parce que je vous veux du mal.

Ne vous vexez donc pas, chers proches, car si nous le sommes, proches, c’est pour ma part parce que je vois en vous le même humanisme qu’en moi. Vous n’êtes pour la plupart pas des mêmes combats, mais je sais que vous voulez la même chose que moi. C’est peut-être pour cela que je n’ai pas perdu tout espoir au combat.

Je retiens d’ors et déjà deux éléments de cette activation sexiste de rue du Commerce.

Le premier élément, le plus important, c’est que les féministes sont en train de perdre. Quand je vois des personnes engagées qui se disent qu’il vaut mieux « laisser couler », qu’il est préférable de ne pas « rentrer dans leur jeu », ou pire, que ce n’est pas grave, que ce n’est que de l’humour, cela m’attriste profondément. Cela veut dire que le monde des femmes-objets, que le monde des victimes d’agressions sexistes qui sont victimisées, que le monde des 90% de victimes de viol qui ne porte pas plainte, que le monde des femmes payées 20% en moins que le hommes pour le même travail, que le monde dirigé par des hommes et uniquement des hommes est en train de gagner. Et c’est en partie de notre faute, à nous, les gens qui travaillons dans la pub, dans le marketing et dans les médias. C’est parce que nous vendons notre âme au clic, que nous n’hésitons pas à exploiter et à dévoyer des combats légitimes pour aider des marques à vendre 10 voitures ou 100 PC en plus, que ce monde est en train de gagner. A un moment, il faudra bien qu’on arrête de rejeter la faute sur les pauvres mecs qui n’ont pas le fric pour se payer la domination masculine qu’on leur vend et qui se défoule alors de la seule manière qui ne leur coûte rien, en harcelant les filles en rue. A un moment, il faudra qu’on prenne nos responsabilités par rapport à ça, si on est de ceux qui veulent réellement faire changer les choses.

Capture Rue Du COmmerce

Le deuxième élément, c’est que Rue du Commerce, c’est de la grosse merde. Entre des copy d’une pauvreté affligeante, une réalisation graphique qui fait pitié (sérieusement, le background, c’est une image pas assez large), une navigation complètement abscons et remplie d’erreurs, et des CTA pour prendre des crédits à la consommation partout sur le site web, je ne vois pas comment on pourrait en tant que client vouloir faire confiance à ce fournisseur.

Franchement, en tant que citoyen belge, d’origine belge, qui ressemble à un belge, qui a bien l’air cisgenre comme il faut, et qui est un homme de surcroit, je dois une grosse baise à Théo et à Jan. Sur les deux joues, comme on fait dans nos campagnes bien belges, là où les femmes sont libres (de faire la cuisine) et où les marocains ne s’installent pas (parce qu’ils seraient rejetés par tous). Avec leurs gesticulations, je peux me transformer en anti-raciste, en défenseur de toutes les minorités, à bon compte, et sans changer mes habitudes de dominant.

Parce que pendant que je m’insurge, à raison, contre les saillies d’une débilité tellement évidente qu’elles ne peuvent que cacher un handicap mental, contre les relents homophobes de vieux emails qui cachent certainement l’envie de se faire baiser comme une tapette dans une backroom de la Démence, contre des propos racistes typiques de ceux qui se sont faits refouler par une arabe voilée bien trop peu discrète pour ne pas avoir envie d’un étalon BBB pour la chevaucher, oui, pendant ce temps-là, je ne réfléchis pas à mes petites habitudes de vérifier mon portefeuille à l’arrière de mon pantalon quand un groupe d’allochtones passe derrière moi, aux légendes urbaines sur la vie sexuelle des LGBTQI que je prends plaisir à colporter, à ma réaction de recul et de malaise quand un trisomique prend place à côté de moi dans le métro, ou pire, quand un pauvre s’installe dans le café où je prends mon expresso du matin, au paternalisme dont je fais parfois preuve vis-à-vis de collègues féminines.

Bisous à tous les deux!

Note de la rédaction: ce billet a été écrit contre services sexuels, mais je ne vous dit pas duquel des deux.

C’est marrant, encore dernièrement, un journal anglais parlait de Bruxelles comme une ville super-embouteillée. Il se terminait en se demandant ironiquement si les bruxellois aimaient tant les embouteillages qu’ils ne faisaient rien contre. Le réponse devrait être oui, et on devrait en faire encore moins. Parce que bon, soyons clair, les embouteillages, ça fait pas vraiment chier les bruxellois. Les gens qui habitent et travaillent à Bruxelles, ils prennent les transports en commun (sauf ceux qui ont des voitures de société). Les gens qui créent les embouteillages, ce sont les flamands qui ne veulent pas vivre dans la capitale trop francophone, et les ex-bruxellois qui se sont payés une villa 4 façades dans le BW (et parfois même jusqu’en province de Namur). Ce sont ces gens qui font 2 heures de bagnoles tous les jours, seuls dans les bouchons de la rue de la Loi, à côté d’autres gens seuls dans leurs 12 m² d’espace public qu’ils privatisent. Ils se plaignent, ils vivent l’enfer, mais ils continuent quand même. Ils n’ont bien évidemment pas le choix, comprends-tu. Et peut-être qu’un petit pourcentage ne l’a effectivement pas, le choix. Mais pour les autres, cela démontre juste que les bouchons ne sont pas encore suffisamment long et pénible pour les inciter à se déplacer via des moyens de transports moins individualistes, moins chers et moins coûteux pour la collectivité. Du coup, je ne vois pas pourquoi les bruxellois devaient se faire chier et dépenser les deniers publics pour faciliter la vie de personnes qui, pour une bonne partie, ne contribuent pas vraiment à la ville. Au contraire, réduisons la taille des routes, réservons une bande dans chaque rue pour les bus et les vélos, et surtout, faisons payer les gens qui entrent dans Bruxelles depuis le ring. Ils sont tellement accrocs, de toute façon, qu’ils râleront beaucoup mais n’envisageront jamais la désintox.

Le responsable de l’enseignement de la ville de Bruxelles recommande à ses professeurs de cacher leur homosexualité en soutien à une directrice qui a fait de même auprès d’un candidat (qui a refusé le poste). Ce candidat voulait peut-être dire qu’il était homo, ou bien peut-être dire qu’il était homo et que c’était une bonne chose que les élèves soient confrontés à d’autres modèles, ou bien il voulait peut-être dire qu’il était homo, que c’était une opportunité pour les élèves d’être confrontés à d’autres modèles et qu’il pourrait exploiter cela comme matériel pédagogique. Je ne vois pas trop ce que ça change, mais apparemment, c’est important . Il paraît en tout cas que de dire ce genre de chose, que faire ce genre de chose, on ne peut pas, parce que cela va à l’encontre de la neutralité de l’école.

Parlons-en, de la neutralité de l’école. Pendant 15 ans minimum, vous allez passer votre temps dans un système hétéro-normé. Pendant 15 putain d’années, on va vous foutre dans le crâne que ce qui est normal, c’est des petites filles et des petits garçons, qui ressemblent à des petites filles et des petits garçons, et qui se marient avec des petits garçons et des petites filles. Pendant ces 15 putains d’années, quand on vous parlera peut-être 2 ou trois fois de l’homosexualité, on vous dira qu’il faut être gentil avec eux. On vous dira que les filles peuvent être des scientifiques et que les garçons peuvent être des danseurs quelques fois. Mais le reste du temps, vos seuls modèles, pendant ces 15 putains d’années, ce seront des modèles hétérosexuels cisgenres.

Moi, à 12 ans, et peut-être même avant, je savais que j’étais homosexuel. Mais cela faisait 8 putains d’années que la norme, c’était pas ça. Alors il a fallu que j’ai 20 ans avant d’accepter mes attirances, il a fallu quelques petites copines que je n’arrivais pas à toucher et à peine à embrasser, et il a fallu des sites de rencontre pour baiser avec quelques mecs avant de pouvoir tomber amoureux.

C’est ça, votre putain de neutralité?