Le World Press Photo Awards est revenu à la raison et à retiré son prix à Giovanni Troilo, pour son reportage bidonné sur Charleroi. Entre la mise en scène, les légendes trompeuses, et l’utilisation d’exceptions anecdotiques pour prétendre décrire une réalité courante, il me semblait difficile de considérer le travail du photographe comme du photo-journalisme.

Mais au-delà de cela, un élément du travail de Troilo m’a bien plus interpelé. Voici un extrait de la description de son projet:

Today social unease combines with the lives of the citizens. The roads, once blooming and neat, appear today desolated and abandoned, industries are closing down and spontaneous vegetation eats the old industrial districts. A perverse and sick sex, race hate, neurotic obesity and the abuse of psychiatric drugs seem to be the only cures being able to make this endemic uneasiness accettable.

Au-delà d’un portrait à charge complètement ridicule que dresse l’artiste, j’ai été interloqué par la justaposition du sexe, de l’obésité et de la haine raciale. Parce que regardons ce que Troilo considère comme la perversion

Vous avez tout d’abord une scène où le cousin du photographe a une relation sexuelle sur un parking avec une inconnue. Ici, ce qui est considéré comme pervers, c’est la relation sexuelle pour elle-même, sans relation sentimentale. On est pas loin du « il faut être vierge pour son mariage ».

Ensuite, une mise en scène d’un artiste (Vadim Vosters) qui prépare une oeuvre pour une exposition qui s’appelle « Divided Body », sur la place du corps, et qui montre donc des corps nu. Le fait qu’un artiste produise une oeuvre qu’on peu considérer comme portant une charge sexuelle ne me semble pas devoir mériter le qualificatif de « pervers ».

La troisième image représente une scène BDSM d’un couple connu de Charleroi vivant une relation de domination/soumission consensuelle, et qui par ailleurs sont fortement investis dans la communauté « fetish » de Charleroi, organisent différents événements, et vivent leur relation de façon très positive et ouverte. Très certainement, cette forme de sexualité n’est pas pratiquée, en tout cas jusqu’à ce point, par la majorité de la population (et est très loin de représenter la sexualité moyenne à Charleroi, d’ailleurs). Et peut-être mérite-t-elle le qualificatif de perverse. Mais en quoi peut-on considérer cela comme condamnable? En quoi cela est-il le signe d’une société en perdition? Si perdition sexuelle il y a, elle est dans les dizaines de milliers de viols conjugaux que les femmes n’osent pas dénoncer, pas dans les sexualités qui sortent du missionnaire du mercredi et dimanche soir.

Je suis d’autant plus troublé quand on accole la perversion sexuelle à la haine raciale. Vivre une sexualité perverse qui nous épanouit, cela nous grandit en tant qu’être humain, cela nous rapproche de nous-même, de nos corps, et des autres. Cela questionne les modèles de domination qui nous sont imposés tout au long de notre vie, cela nous permet de mettre en scène nos pulsions et explorer la part sombre que nous ne pouvons montrer en société dans un environnement sûr et sous contrôle. La haine raciale, elle, détruit les individualités, ramène l’homme au rang d’animal non pas au travers de jeux de rôle mais au quotidien, détruit les gens qui en sont victimes. Si nos perversions sexuelles contreviennent sans doute à une certaine vision de la morale, la haine raciale, elle, est profondément injuste et cruelle, destructrice pour les individus et pour nos sociétés.

Au final, le message de Troilo, qui se veut « choc », n’est qu’une injonction hyginéiste et moralisante de plus: soyez mince, ayez une vie sexuelle « normale ». Soyez productif, ne remettez rien en question. Le bonheur formaté pour tous. « Fitter, Happier, more productive« .

PS: la photo de Troilo traitant de l’obésité stigmatise la grosseur, la médicalise, et contribue à complexer les gens pour les formes de leurs corps.

Comme prévu, la sortie de « 50 Shades of Grey » au cinéma met sous les projecteurs le BDSM, tant dans ses aspects sexuels que relationnels. Comme prévu, elle le fait de manière loin d’être adéquate. Mais c’est aussi une formidable opportunité pour tenter d’en parler, de trouver un équilibre entre rejeter ce qui doit l’être dans ce livre, sans pour autant rejeter le BDSM dans ce qu’il peut apporter dans la sexualité (et probablement, pour certaines personnes, dans leur quotidien, mais c’est un sujet que je connais moins).

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Le premier problème du livre est sa piètre qualité littéraire, et je suis encore très gentil. Ce roman est particulièrement mal écrit, que ce soit dans sa structure, son vocabulaire, la construction des dialogues, l’évolution des personnages ou les descriptions. C’est un problème, parce que cela lui fait manquer de la précision et de la nuance pourtant essentielles dans tout ce qui concerne les relations humaines, et en particulier les relations de domination/soumission (que je vais abbrévier D/s). Que ce soit quand on parle de l’état d’esprit de ceux qui les pratiquent, de la grande question du conscentement ou même de la description des sensations, essentielles pour la partie S/M du BDSM, c’est dans les détails qu’on peut saisir la différence entre un état de soumission sain et une relation abusive, entre le fait de fleurter avec les limites de son conscentement et l’abus sexuel, entre la douleur qui fait entrer le corps en transe et celle qui le meurtit. Oui, entretenir une relation D/s est compliqué, demande beaucoup d’effort, énormément de prudence, et une grande finesse d’esprit. Le fait que cette finesse d’esprit manque dans ce livre est ce qui cause, en grande partie, le reste des problèmes qu’il représente.

Le deuxième problème du livre est son irréalisme non-assumé. Irréalisme car Grey n’existe pas dans notre monde. Dans notre monde, Grey, c’est DSK. En choisissant de placer des personnages fantasmés dans un environnement plutôt réaliste, le livre, loin de populariser les sexualités alternatives, contribue à les maintenir dans le domaine du fantasme. Ce qui dit ce livre, c’est à mon sens que les vraies personnes ne pratiquent pas ce genre de chose. Si vous êtes une femme, vous ne rencontrerez jamais une personne du quotidien qui vous fera découvrir le BDSM, et vous devez attendre un homme qui n’existe pas comme Grey. Si vous êtes un homme, ce qui dit ce livre, c’est que vous ne pouvez pas être un homme du quotidien si vous voulez pratiquer ce genre de sexualité: vous devez être riche, puissant et extrêmement beau. Ce que fait ce livre, c’est vous autoriser à fantasmer sur ce type de sexualité, mais certainement pas vous inciter à vous y lancer. C’est déjà pas mal, me direz-vous. Et c’est vrai que le fait qu’une femme écrive un livre qui permette à de nombreuses autres femmes d’explorer plus ouvertement leurs fantasmes et leur sexualité est un pas en avant. Mais ce petit pas ne doit pas nous faire oublier tout le reste.

Le troisième problème de ce livre est qu’il est très peu documenté. De toute évidence, il n’est basé sur aucune recherche sérieuse sur son sujet, mais bien sur les fantasmes et les idées reçues les plus courantes autour du BDSM. Il est d’ailleurs assez étonnant de voir à quel point il n’y a aucune prise de distance par rapport à la vision qui est donnée du BDSM. D’ailleurs, le BDSM, c’est quoi? L’acronyme est souvent étendu en « Bondage, Discipline, Domination & Submission, Sado-Masochisme ». Si ces différentes pratiques font partie d’un même univers, et que beaucoup de personnes actives dans le BDSM touchent un peu à chacune d’elle, beaucoup d’autres ne s’intéressent qu’à l’une ou l’autre part. En particulier, il est tout à fait possible d’avoir des jeux de cordes (bondage) sans relation de D/s, ou d’avoir une relation D/s sans que cela implique de jouer avec la douleur (le SM). Le manque de documentation du bouquin laisse penser qu’un ne peut pas faire l’un sans faire le tout, que tout cela ne se négocie pas de façon très détaillée (le « contrat » proposé par Grey est une hérésie pour toute personne qui prend la peine de se demander comment ça fonctionne en réalité). Quand à la description des sensations ou des états d’esprit provoqués par les différentes pratiques des protagonistes, elle me semble démontrer que l’auteur de les a jamais elle-même expérimentées, et ne semble pas s’être encombrée de demander à ceux pour qui c’est le cas de lui en parler. Il y a pourtant tant de belles choses à écrire sur la morsure de la badine sur la peau, la douceur du cuir qui se frotte avant de s’abattre, sur les endorphines qui rendent le coup un peu trop fort la première fois bien plus agréable la seconde fois, sur les sons, sur l’air qui se déplace, sur l’attente et la surprise d’une sensation inconnue, sur la chaleur de la peau rougie par la tension des cordes, sur les odeurs qui ne partent pas tout à fait après la première douche (et sur tout le reste, ne laissons pas ce qui est écrit dans ce livre ou ici limiter notre imagination). Quand on s’aventure dans le BDSM, on ouvre son corps à une gamme de sensation bien plus large, et c’est vraiment triste que le livre ne prenne pas la peine d’y donner goût.

Le quatrième problème du livre, sans doute le plus grave, c’est qu’il dévoie la notion de consentement. Alors que c’est sans doute ce qui est le plus important et le plus beau du BDSM. Dans une relation BDSM saine et éthique, un vrai dialogue s’instaure entre les partenaires autour des limites, des peurs, des envies, de ce qu’on n’ose pas mais qu’on aimerait quand même tenter un jour. Cette discussion offre des vrais moments d’intimité, contribue grandement à construire la confiance et la proximité entre les partenaires. Bien évidemment, on va avoir envie de jouer avec ses propres limites, ses propres tabous. Chez l’homme, un fantasme relativement courant est celui du maître-chanteur ou de la femme fatale qui va prendre plaisir à vous humilier. En réalité, chacune des humiliations subies aura été acceptée au préalable. Un des fantasmes parmi les plus courants chez les femmes est la scène de viol, ce qui ne veut pas dire que ces femmes veulent se faire violer. On peut aller très loin pour réaliser ce fantasme, avec une véritable mise en scène d’enlèvement, des relations sexuelles avec des véritables inconnus. Ca, c’est quand vous jouez avec quelqu’un que vous connaissez depuis 20 ans et envers qui vous avez une confiance absolue. Sinon, vous allez probablement vous limiter à un peu de brutalité, quelques cordes, un peu d’arrachage de vêtements , et peut-être quelques insultes (soigneusement déterminées, les insultes qui peuvent nous exciter sont différentes pour chacun). Et ce sera totalement génial, si chacun joue le jeu et respecte ce sur quoi ils se sont mis d’accord. Notre cerveau est formidable pour nous faire vivre des scènes intenses avec juste quelques symboles. Pas besoin que ce soit réaliste, juste d’avoir envie d’être convaincu que ça l’est.
Au-delà de cela, le dominant a pour responsabilité de veiller à ce que le consentement soit toujours acquis pendant la scène. Il y a le « safeword », bien sûr (un mot-clef qui, lorsqu’il est prononcé par un participant, met fin à la scène). Mais il n’est pas suffisant, parce que le soumis peut se retrouver dans une situation physique ou mentale où il n’est pas à même de le prononcer. C’est au dominant de vérifier oralement ou à l’aide de signe physique préalablement déterminés si le consentement est toujours exprimé. Le consentement, ce n’est pas la même chose que l’absence de non-consentement. C’est un acte positif, et si, à n’importe quel moment, un consentement positif ne peut être obtenu, c’est qu’il n’existe pas, et que la scène doit être interrompue. Ce type de mécanisme existe également dans les relations D/s qui dépassent le cadre sexuel, avec des espaces aménagés pour le dialogue entre le dominant et le soumis hors de leur rôle. Et c’est bien l’essentiel à comprendre: la relation BDSM ne peut être saine que lorsque que les deux parties sont conscientes qu’elles jouent un rôle, même si ce rôle est utilisé pour la totalité de leurs interactions. C’est ce qui rend possible le consentement, puisque c’est ce qui permet de reconnaître que les humains derrière les rôles sont égaux, et que leur consentement a la même valeur. Et c’est précisément pour cela qu’on peut considérer qu’une bonne part de la relation entre Grey et Anastasia n’est pas consensuelle.

Ce quatrième problème est encore plus renforcé par le fait que le livre est écrit du point de vue de la personne soumise qui subit cette relation non-consensuelle et la valide. Cela tend à faire penser qu’une relation non-consensuelle est une bonne chose, puisque la personne qui la subit en retire de la satisfaction. Et c’est extrêmement dangereux. Car même s’il arrive que, par chance, un acte non-consensuel éveille celui qui le subit plutôt que ne le blesse, c’est rarement le cas. La plupart du temps, les blessures qui sont causées sont profondes. Laisser croire aux hommes que parfois, dépasser les limites de sa partenaire peut-être une bonne chose pour elle; faire croire aux femmes qu’elles devraient accepter que leur partenaire dépassent leurs limites parce qu’elles pourraient l’apprécier, c’est inciter à l’abus sexuel, et culpabiliser les femmes pour les abus sexuels qu’elles subissent. Encore une fois, il y a une différence entre titiller ses limites, explorer ses peurs et ses envies refoulées dans un environnement sain et sûr, ce que peut permettre de faire le BDSM, et la violence sexuelle. Le fait que Grey passe par le BDSM suite à des traumatismes d’enfance n’est pas en soit le problème (en réalité, beaucoup de nos fantasmes naissent de traumatismes), mais bien que cela participe à la justification de la relation abusive.

Au final, ce livre est dommageable à la communauté BDSM, aux femmes, mais aussi à tout le monde qui y verrait une porte d’entrée pour explorer leur sexualité. D’une part, parce qu’il peut y amener des gens qui n’auront pas de comportements sûrs, qui vont s’en retrouver meurtris, ou qui vont blesser d’autres personnes. D’autre part, parce qu’il contribue à maintenir le BDSM dans la catégorie des fantasmes « ça m’excite, mais ce n’est pas pour moi ». Et c’est vraiment dommage, car en réalité, de très nombreuses personnes intègrent déjà des éléments du BDSM de manière « naturelle » dans leurs ébats. En être conscient, réfléchir à ce qu’on y trouve et se demander si on n’a pas envie de les explorer un peu plus pourrait amener à beaucoup de gens une vie sexuelle plus épanouie, et donc une vie plus heureuse, simplement. Bref, ne pensez pas que 50 Shades of Grey est représentatif du BDSM, mais ne vous refusez pas le plaisir d’aller le voir (avec un regard critique) si c’est pour vous une première étape dans votre exploration.

Si vous avez envie de lecture sur le sujet, je vous recommande chaudement The New Bottoming Book (ou The New Topping Book, selon le rôle qui vous attire le plus) de Dossie Easton et Janet W. Hardy. C’est mieux écrit que 50 Shades, bien plus éthique et tout aussi inspirant. Et si vous êtes plus du genre à avoir envie de discuter, le groupe Sex-Positive Belgium duquel je fais partie est là pour vous (on y parle aussi de polyamour, de droits sexuels et reproductifs, de safer-sex, et de tout ce qui tourne autour de la sexualité en général).

Nous sommes le 31 décembre 2014, et je ne sais pas si je vais me rendre à la soirée de nouvel an à laquelle je me suis engagé à aller. J’ai acheté les tartes et le vin, pourtant. Mais j’ai besoin d’être un peu seul. Besoin de faire un bilan.

L’année 2014 ne fut pas très bonne, dans l’ensemble.

Professionnellement, elle fut ponctuée de beaucoup d’atermoiement. Fin 2013, je rejoignais la Commission européenne en tant que consultant dans le domaine des médias sociaux. L’année fut éprouvante, parce qu’elle a nécessité beaucoup d’adaptation dans ma manière de travailler, mais également dans ce que je pouvais attendre de mon travail. Dans une institution comme la Commission, le travail d’une seule personne reçoit bien moins de visibilité que dans mes précédents boulots (en agence, en start-up). J’ai la chance de faire partie d’une équipe dynamique, et d’avoir un supérieur hiérarchique très compétent, responsable, motivant. Mais cela ne m’a pas toujours empêché de remettre en question la valeur ajoutée de mon travail.

Politiquement, 2014 est très probablement la pire année que j’ai vécu depuis l’éveil de ma conscience politique. Si le gouvernement précédent a été placé sous le signe de la plus grande déception (relire « Le PS, c’est fini« ), ce nouveau gouvernement, tant par son casting, par son programme que par ses premières décisions, me révulse. Et m’a remplit d’une colère acre, sombre, destructrice (relire par exemple « Se battre quand on es dominant« , « On a la réussite qu’on mérite« , « Je ne suis pas féministe, je suis misandre« , « Nos vieillesses« , « La neutralité hétérosexuelle« ). Une colère qui a réveillé chez moi des questions que je pensais résolues.

Car 2014, c’est surtout une année de questionnement existentiel. La maxime qui m’a guidée depuis 10 ans pour survivre à l’absolue absurdité de l’existence, « Vivre, c’est perdre son temps », ne m’a plus apporté la sérénité. L’absurdité de l’existence m’est apparue de plus en plus cruelle et insoutenable à mesure qu’il me semblait impossible, en tant qu’individu dans un système, de vivre sans exploiter autrui, d’exister sans nuire. Si la vie ne sert à rien, et qu’il est impossible de la vivre sans nuire aux Autres, comment supporter l’absence de sens?

Puis 2014, c’est aussi la fin d’une belle relation sentimentale. Et même, maintenant que 2015 approche, je peux le dire, une belle relation amoureuse. Une relation que j’ai épuisée en essayant de lui faire combler un vide trop grand pour elle, trop grand pour n’importe quelle relation. Une relation dont je ne regrette rien, ni ce qu’elle m’a apporté, ni ce que je lui ai donné.

Mais depuis décembre, je vois poindre le renouveau de 2015.

Professionnellement, la valeur ajoutée de mon travail a été confirmée par la prolongation de ma mission à la Commission. Une mission à laquelle il m’appartient de donner un sens et une valeur, ce à quoi je vais m’attacher avec une confiance renouvelée.

A côté de cela, 2015 sera aussi une année où je veux me recentrer sur des projets qui me tiennent *vraiment* à cœur. Goûte Mes Disques, d’une part, où j’ai déjà assez bien contribué en 2014, et qui m’apporte les opportunités et la motivation pour continuer à explorer la musique contemporaine, comme Radio Campus Bruxelles à l’époque. Sex-Positive Belgium, d’autre part, une toute jeune organisation dont les premiers mois seront aussi critiques pour sa survie que l’est sa mission et son apport à mon niveau personnel.

Au niveau politique, même si je ne compte pas mettre mes idées en sourdine, je veux essayer de les exprimer là où elles peuvent avoir un impact, et avec l’empathie nécessaire pour ne plus me laisser submerger par la colère. Je ne sais pas si 2015 sera une meilleure année à ce niveau-là, mais je ne veux pas laisser le politique empiéter sur mon identité comme ça a pu être le cas cette année.

Et puis, 2015 sera une année de célibat, afin de me donner la possibilité d’explorer au maximum toutes les opportunités qui s’offriront à moi. Je serai amant, « slut », pervers radical, coup d’un soir, amoureux de transit de personnes avec des envies et des origines toutes différentes, mais je ne serai pas en couple. Et peut-être que de ces rencontres germeront des projets qui amèneront l’une ou l’autre de ces relations sentimentales ou sexuelles à devenir amoureuses.

Mais avant tout, je veux que 2015 soit une année d’amitié. Je veux consacrer plus de temps, plus d’énergie, plus d’émotions aux gens qui comptent pour moi, avec qui chacun des échanges est un enrichissement (que j’espère et je crois mutuel). Je pense à Phil, Jen, Nico et Nicolas (ou inversement), Sophie, mais aussi à Maïthé, Simon, Val ou Amélie. A ma famille aussi, dont les contours et les dynamiques toujours en changement me rappellent que si tout est toujours à refaire, tout peut toujours être refait.

Il est 19h maintenant, et je vais aller à la soirée à laquelle j’ai dit que j’assisterais. Pas pour la nourriture, pas pour l’alcool, pas pour la fête ni la musique, mais pour la chaleur humaine, celle que je peux donner et recevoir, celle que je me suis trop longtemps refusée.

En tant que lecteur assidu, vous devez aujourd’hui être en train d’offrir une grève pour Noël à vos enfants et votre famille. Mais parfois, ces petits parasites ne réalisent pas combien c’est un cadeau unique que vous leur faites. Du coup, voici quelques idées d’autres cadeaux pour Noël. Et comme on est des intellectuels dominants, uniquement des cadeaux de papiers, avec des trucs écrits dessus.

Revue Audimat

Créée par Les Siestes Electroniques, cette revue est assez différente de ce qu’on imagine d’une revue musicale. Pas de grande photo (pas de photo d’ailleurs), un format proche du livre de poche, une identité graphique plutôt rétro, et des articles d’intellos qui se penchent autant sur la pop que sur des mouvements plus underground: on passe d’une analyse post-capitaliste sur base de la musique de Drake à un démontage en règle de l’histoire dominante de la house. Pas de chroniques de disques, mais vous en retrouvez en vidéo sur leur site web. Vous pouvez également y acheter (pour 10 euros) le numéro en cours (le numéro 2), qui est également disponible chez Filigranes.

Médor

Médor est un magazine trimestriel belge et coopératif d’enquêtes et de récits. Ou plutôt sera, car Médor n’existera qu’à partir de septembre 2015, si suffisamment de gens (3800 en l’occurrence) s’abonnent à l’avance pour le financer. On ne sait donc pas vraiment ce que donnera le produit final, mais vu le paysage des médias d’information papier en Belgique, que ce soit quotidien ou magazine (en particulier après le feu de paille Marianne Belgique), ça ne pourra qu’apporter quelque chose d’intéressant. En tout cas, leur projet, les valeurs défendues et l’équipe a de quoi mettre en confiance. Ca vous coûtera 60 euros de vous payer ou d’offrir cet abonnement à vos proches!

Well Well Well

Well Well Well est un magazine de qualité qui parle de lesbiennes en français. En cela, il est (quasiment?) unique, et rien que pour ça, ça vaut la peine d’y jeter un œil. Mais au-delà de ça, il est réalisé avec beaucoup de soins. Bien sûr, il est très français dans les thèmes abordés, les personnalités invitées et le style d’écriture, mais sans que cela ne soit réellement gênant, d’autant plus que l’objet est très beaux: photos, créations artistiques, papier très agréable et maquette au top. Même si vous n’êtes pas lesbienne (ce n’est de toute évidence pas mon cas), les sujets sont avant tout orientés « société » et méritent toute votre attention. Vous auriez pu le commander pour 15 euros sur leur site web, mais leur premier numéro est apparemment épuisé. Le deuxième est prévu pour le printemps prochain, il faudra donc vous fendre d’un « bon à valoir » si vous souhaitiez offrir cette revue à vos proches!

La Revue Nouvelle

Contrairement aux autres publications présentées ici, La Revue Nouvelle n’est pas toute jeune, puisqu’elle en est à sa 69ème année. Mais elle vient de s’offrir un lifting bien sympathique qui la rend plus moderne et plus agréable à lire. Bien sûr, on reste dans un magazine de débat, avec des intervenants bien plus intelligents que moi, ce qui peut frustrer parfois, puisqu’il est difficile d’articuler leur pensée avec la nôtre. Reste que si vous êtes un peu gavé des messages qui sont partagés par la plupart des médias, la Revue Nouvelle est un îlot qu’on prend plaisir à visiter régulièrement. Ca vous coûtera 65 euros pour un an et 8 numéros pour le moment, 85 euros un peu plus tard.

Le droit à mener une vie sexuelle satisfaisante et agréable est un droit fondamental, qui fait partie de ce corpus appelé « droits sexuels et reproductifs » reconnus au travers de nombreux textes internationaux. Les gouvernements ont l’obligation de respecter, protéger et garantir les droits sexuels et reproductifs (SRR) de chaque individu. Ces obligations ont été traduites en engagements spécifiques lors de la Conférence internationale sur la population et le développement de 1994 (source: Amnesty).

Si certaines violations évidentes de ces droits doivent être combattues spécifiquement (mutilations génitales, lois homophobes, interdiction de l’avortement, non-protection contre la violence sexuelle,…), la plupart de ces violations sont en partie la conséquence des normes que nos sociétés font peser sur nos sexualités. Si l’homosexualité commence à y être mieux acceptée, et si certaines sexualités considérées comme « déviantes » commencent à obtenir une visiblité qui peut amener, on l’espère, à une meilleure acceptation de celles-ci, la norme hétéro-cisgenre-monogame-pénétrative (un homme qui ressemble à un homme a des relations sexuelles avec une seule femme qui ressemble à une femme à le fois, relations qui consistent à pénétrer dans son vagin à l’aide de son pénis) a encore de beaux jours devant elle. Si certains, et peut-être même une majorité, se retrouvent complètement dans cette norme, pour une minorité, et sans doute une grosse minorité, ce n’est pas le cas, et c’est la source de frustration, si pas de souffrance.

C’est mon cas. Sans rentrer dans les détails, je ne me retrouve pas, et ne me suis jamais réellement retrouvé, dans la sexualité décrite ci-dessus, ni dans son pendant homosexuel masculin (remplacer femme par homme, et vagin par anus). Et si j’aime jouer la carte de la provocation et de l’impertinence quand j’évoque parfois cela auprès d’amis proches, il est nécessaire que j’admette, de la même façon que j’ai du admettre mon attirance pour les hommes, cette frustration, et la souffrance, le mal-être qu’elle me cause. Peut-être même que mon premier coming-out était en réalité une manière de ne pas avoir à affronter ce second effort?

La bonne nouvelle, c’est que si vous vous trouvez dans cette situation, vous n’êtes pas seuls. D’autant moins seul avec l’arrivée du mouvement Sex-positive en Belgique. Pour Wikipedia, « Sex positivity is an attitude towards human sexuality that regards all consensual sexual activities as fundamentally healthy and pleasurable, and encourages sexual pleasure and experimentation ». Ouais, rien de révolutionnaire vu comme ça. Plus important que le concept, c’est le mouvement qui le promeut. Il y a derrière une véritable volonté d’éduquer et de partager la diversité de nos vies sexuelles, et de permettre à chacun de se libérer des contraintes qu’il s’impose. Si cela passe pour certain par de la spiritualité, pour d’autres cela sera plutôt par l’introspection, l’échange d’information et le partage d’expérience. C’est tout cela que propose(ra) le mouvement en Belgique, au travers d’évènements codifiés afin de garantir à chacun et chacune un environnement où la confiance règne. Vous pouvez retrouver plus d’informations sur le sujet ici: http://www.meetup.com/Sex-Positive-Belgium/

Et si vous pensez que ce groupe est fait pour vous, n’hésitez pas à y postuler!

La nouvelle choque encore, heureusement. Une famille pakistanaise va être expulsée de Belgique suite à ce qu’on pourrait appeler un mauvais concours de circonstance ou une horrible bévue. En août dernier, un jeune pakistanais se fait filmer par des caméras de surveillance à Louise avec, sous le bras, une batte de cricket (le cricket est un sport important au Pakistan, comme dans beaucoup de pays historiquement sous influence de l’empire britannique) entouré d’un sweat-shirt. La police soupçonne une arme et un potentiel terroriste. Trois mois plus tard, certains disent sous la pression de l’ambassade israélienne qui ne voit pas avancer l’enquête, la police publie un avis de recherche en utilisant des photos tirées de l’enregistrement vidéo. La presse reprend cet avis de recherche en y ajoutant, parfois avec une titraille hallucinante, l’idée qu’il s’agit d’un terroriste antisémite. Le jeune homme est mis au courant de cet avis de recherche, se présente à la police pour expliquer son cas, et la convainc de sa bonne foi. Entre temps, au vu de l’affaire, le père du jeune homme se fait licencier de l’ambassade dans laquelle il travaillait. Conformément à notre politique d’immigration, lui et toute sa famille se voient dans l’obligation de quitter le territoire dans la semaine.

Suite à cela, on peut observer que, selon les sensibilités de chacun, on va avoir tendance à blâmer l’acteur « le plus coupable » à nos yeux. Pour certains, l’ambassade. Pour d’autres, les médias. Pour d’autres encore, la police. Ou même, l’ambassade israélienne. C’est, à mon sens, une grossière erreur. Car, en réalité, chacun de ces acteurs a joué son rôle plus ou moins correctement dans cette affaire. L’ambassade israélienne se doit de protéger ses ressortissants, la police de protéger les citoyens, les médias d’informer les citoyens, et l’ambassade du Pakistan de protéger sa réputation. On peut bien sûr pointer des erreurs à la marge, particulièrement dans le chef des médias, mais globalement, dans cette affaire, le système à fonctionné.

Et c’est bien parce qu’il a engendré cette situation profondément injuste que c’est bien à ce système qu’il faut adresser ses critiques, et pas à certains de ces acteurs. A mon sens, cette histoire trouve son origine à l’intersection de trois éléments essentiels du système: la xénophobie institutionalisée au travers de notre politique d’immigration, la société de surveillance et la société du spectacle.

Il semble inutile de l’écrire une fois de plus, mais si le jeune homme avait été blanc et bien rasé, il n’aurait probablement jamais été soupçonné de quoi que ce soit, et en tout cas, jamais la cible d’un avis de recherche, surtout plusieurs mois après les non-faits. Et même si des sondages plus ou moins sérieux semblent indiquer que les musulmans expriment plus souvent des clichés antisémites (ce qui ne veut pas dire qu’il y a corrélation, c’est évident, mais toujours bon à rappeler), cela ne justifie en rien le traitement judiciaire de ces images. Ce qui le justifie, c’est bien la xénophobie induite par notre approche des « étrangers ». Quand le but de notre politique d’immigration se résume à « en avoir le moins possible » et « en renvoyer le plus possible », que peut-on espérer d’autre? De la même façon, si beaucoup blâme l’ambassade du Pakistan pour sa décision de virer son employé, peu se pose la question de leur expulsion systématique suite à la perte de ce travail. C’est pourtant ce type de politique qui est, en partie, à l’origine du fait divers, dans son ensemble.

Mais l’origine de ce fait divers, c’est aussi l’existence des images de ce jeune homme, une batte de cricket sous le bras, dans la rue. L’argument habituellement utilisé pour contrer les grincheux qui s’opposent à ce genre de surveillance, c’est que ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à craindre. Cette histoire est un exemple de plus que l’argument est simplement faux. Ce sont précisément ceux qui n’ont rien à se reprocher qui ont le plus à craindre de cette « transparence » dans une seule direction. Il a déjà été plusieurs fois montré que cette surveillance n’avait pas d’impact sur la criminalité. Et si elle a peut-être aidé à résoudre certaines affaires, on peut se demander si ces affaires n’auraient pas été résolues sans elle. Bref, la question, finalement, est de savoir si les faibles gains en termes de sécurité procurés par cette surveillance de tous par certains vaut le risque que cela fait courir à nos libertés, et même, parfois, nos vies.

Car oui, les méfaits de cette société de surveillance prennent une tout autre ampleur dans un monde où les « gatekeepers » que sont supposés être les médias sélectionnent l’information sur base de l’histoire qu’on peut en raconter, et non plus l’importance intrinsèques des faits. Par ailleurs, il ne rapporte les faits en les éclairant par des informations complémentaires, mais les mettent en scène pour rendre leurs histoires plus attrayantes. C’est la combinaison de ces deux éléments qui fait que l’image d’un jeune homme se balandant il y a trois mois à Louise avec sous le bras un paquet qu’on pourrait prendre pour un arme devient le titre « Un tueur antisémite dans la nature? ». Ces titres n’existent que parce que la presse est devenu plus un outil de divertissement que d’information, tout simplement parce qu’à force de vivre dans une société où tout est spectacle, à commencer par ce que nous projetons de nos propres existences, nous n’attendons plus des médias que de nous confirmer dans le rôle que nous jouons.

Et donc, une image parmi des millions d’autres a été interprétée par les anonymes qui sont chargés de la juger selon le modèle dominant et mise en scène par les médias afin de plaire à leur public. Si ce n’est pas ce que nous voulons, ce n’est pas à la police, aux médias ou aux ambassades qu’il faut que nous nous en prenions, mais aux éléments de notre système social qui les font prendre les rôles qui mènent à ces histoires.