Pourquoi les demandeurs d’asile (et les autres) ont-ils continué à dormir dans une tente dans un parc plutôt que de rejoindre le centre d’accueil qui a été ouvert afin de les abriter? Théo Francken souhaite que nous y voyions des exigences de standing dans ce que nous offrons à ces personnes, exigences bien-sûr déplacées à ses yeux. Ce n’est évidemment pas le cas. Il y a des raisons tout à fait concrètes pour l’expliquer: un accueil de nuit sans service ni confort est bien moins désirable qu’une tente dans un parc où on peut trouver de quoi se nourrir, se vêtir, se laver, déféquer,… Il est d’ailleurs tout à fait remarquable qu’un état aussi riche disposant d’une administration aussi structurée que le nôtre réussit à faire nettement moins bien que des bénévoles et des organisations toujours sous-financées. Mais là n’est pas mon propos. Répéter des évidences aussi banales est nécessaire pour contrer les populismes égoïstes qui se saisissent et déforment la moindre information pour justifier leur égoïsme. Reste qu’il faut aller plus loin.

Car ce qui explique pourquoi les solutions d’accueil proposées par l’état ne sont pas adoptées par les demandeurs d’asile, c’est qu’elles n’ont, en fait, rien à voir avec l’accueil. Quand on accueille quelqu’un chez soi, ce qu’on fait, ce n’est pas fournir un lieu à l’abri des intempéries, de la nourriture plaisante, un peu de confort. Quand on accueille quelqu’un chez soi, ce qu’on offre réellement, c’est une rencontre, un contact, un lien. C’est ce que les demandeurs d’asiles trouvent dans leur camp de tente, et qu’ils ne trouvent pas dans le dortoir qui leur est proposé.

N’ayons pas peur des mots, ce dont je vous parle, c’est d’amour. Quel demandeur d’asile peut croire que la Belgique va les aimer, quand ils sont dans les files devant l’Office des étrangers ou parqués dans un bâtiment désaffecté? Qui croit un instant que Théo Francken veut accueillir ces personnes qui se trouvent sur notre territoire, veut les rencontrer, veut créer un lien entre l’état qu’il représente et eux? Qui peut penser que Théo Francken aime ces réfugiés? Personne! Parce que Théo Francken n’aime pas ces réfugiés, et s’en cache à peine. Il n’aime pas les réfugiés. Peut-être même les déteste-t-il… Et on ne peut accueillir, rencontrer, créer du lien avec des gens qu’on déteste.

Par contre, les dizaines de personnes qui donnent leur temps et un peu de leurs avoirs, ceux qui vont sur place, croisent des regards, offrent un sourire en plus d’une paire de chaussure, laissent transparaitre leur angoisse, leur tristesse, leur vulnérabilité face à une situation qu’ils ne maitrisent pas, face à la peur de l’autre accumulée par des années de xénophobie latente; ces personnes fournissent un accueil. En plus de vêtements et de nourriture, ils offrent de la camaraderie, de l’amitié, de l’amour et du désir peut-être. Ils offrent ce qui nous rend humain.

Sentimentalisme bon marché? Idéalisation? Peut-être… Mais que ce soit le cas ou pas, il faudra bien que la Belgique finissent par les aimer, ces réfugiés. Car ils ne sont pas là pour 15 jours, mais pour beaucoup, pour le reste de leur vie. Ils vont rencontrer des citoyens, ils vont avoir des enfants et les envoyer dans des écoles, ouvrir des commerces, travailler dans des entreprises et services publics. Ils vont se faire soigner dans des hôpitaux et peut-être avorter dans des plannings familiaux. Certains passeront des nuits dans des cellules de dégrisement et d’autres râleront d’avoir été flashés à 75 km/h dans les tunnels du centre de Bruxelles. Il faudra donc bien que la Belgique aille à leur rencontre, crée du lien, soit en contact. Il faudra donc bien que Théo Francken comprenne que ceux qu’il refuse d’accueillir vont devenir ses voisins.

Heureusement que d’autres que lui ont le sens de l’accueil, parce que c’est ça qui fera de ces demandeurs d’asile des citoyens.