J’étais à Berlin le week-end dernier pour le festival xplore (dont je parlerai peut-être, mais sans doute pas). Et alors que je passais la fin de soirée, après le festival, à dérouler mon fil Twitter, j’ai fini par réagir à un message de l’excellente Crêpe Georgette (en espérant utiliser le bon pronom), dans lequel elle affirmait ne pas croire au concept de « misère sexuelle ». S’en est suivi un petit échange de tweets avec quelques personnes, mais le sujet est trop complexe et nécessite un peu de finesse. Voilà donc que je me retrouve à reparler de ce sujet, alors que mon dernier article, il y a 4 moins, en parlait déjà (ce que j’avais oublié).

Je comprends parfaitement d’où vient cette défiance face au concept de « misère sexuelle ». Je n’aime d’ailleurs pas beaucoup le terme. Ce qu’il cache chez certains, c’est l’idée que « Nous, les hommes, avons besoin de baiser. Si la société ne nous en donne pas suffisamment l’opportunité (i.e. parce que les femmes refusent qu’on les baise), alors il est normal que nous développions des comportements violents et abusifs afin de satisfaire ce besoin. Si la société veut éviter les violences sexistes et sexuelles, il faut qu’elle nous donne l’opportunité de baiser ». Tout ceci est, évidemment, complètement faux.

Le droit à une vie sexuelle et affective est, à mon sens, un droit essentiel. Il est repris par l’OMS et par l’UNESCO sous l’idée de santé sexuelle. L’OMS la définit comme « un état de bien-être physique, mental et social dans le domaine de la sexualité. Elle requiert une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient sources de plaisir et sans risque, libres de toute coercition, discrimination ou violence ». La Chaire UNESCO « Santé Sexuelle et Droits Humains » précise dans on objectif vouloir « promouvoir dans le monde le développement de la santé sexuelle et ainsi de contribuer à l’épanouissement des individus, des couples et des familles dans le respect des droits humains ». Il s’agit donc bien, ici, d’affirmer le droit à chacun de pouvoir choisir sa sexualité, et la vivre positivement, y trouver du plaisir et s’y épanouir, et de le faire dans le respect des droits humains. Le droit à une vie sexuelle et affective ne permet évidemment pas de justifier la violence sexuelle ou l’exploitation sexuelle.

La « misère sexuelle » doit donc se définir comme le fait de ne pas voir son droit à une vie sexuelle et affective respecté. En clair, le fait de ne pas pouvoir choisir sa sexualité, ne pas pouvoir vivre positivement ces choix, le fait d’être victime de violence pour ces choix, le fait de ne pas avoir la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient source de plaisir. Définie comme telle, la misère sexuelle existe certainement.

Elle existe pour une partie de la population « victime de handicap » (je connais mal le sujet, donc j’utilise sans doute un mauvais vocabulaire pour la désigner, je vous demande pardon pour cela). La combinaison d’une prise en charge médicale lourde qui amène souvent à une désocialisation et à l’impossibilité de rencontrer des personnes dans un cadre intime, de difficultés motrices rendant impossible la masturbation  et d’une stigmatisation sociale extrême prive cette population de la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient source de plaisir.

Elle existe pour une partie de population « âgée ». Les institutions qui accueillent ces personnes pour des périodes de plus en plus longues ne sont pas conçues pour permettre à cette population d’exercer leur droit à une vie sexuelle et affective. Il est courant de refuser à des couples de personnes âgées qui se forment en maison de repos le droit de dormir ensemble. Il arrive que des pensionnaires de maisons de repos soient déplacés parce que leur vie sexuelle est amenée à la connaissance du personnel/de la famille, et qu’ils ne l’acceptent pas. Il existe des cas où les personnes âgées ayant participé à des activités sexuelles en groupe se sont vues punies pour cela.

Elle existe pour une partie importante de la population SDF. Le manque d’accès à l’intimité, à un endroit où il est possible d’avoir des relations sexuelles en sécurité, à des moyens de contraception et à l’hygiène, bref, la violation des droits fondamentaux de cette population, amène de facto l’impossibilité à mener une vie sexuelle positive.

Elle existe pour une majorité de la population carcérale. La plupart des prisons ne disposent pas d’infrastructures pour permettre aux prisonniers d’avoir la possibilité de vivre les expériences sexuelles qu’ils souhaitent, que ce soit avec d’autres prisonniers ou avec des visiteurs.

Mais elle existe aussi de manière sans doute moins évidente pour une très large partie de la population. Elle existe pour les personnes non-hétérosexuelles, victimes de discrimination et violence. Elle existe pour les séropositifs, qui peuvent dans beaucoup d’endroit (dont aux US) être poursuivis en cas de transmission de la maladie. Elle existe pour une majorité de femmes, dont la sexualité est confisquée par le système patriarcal, qui s’exposent à des formes de violence, de coercition ou de discrimination si elles vivent une sexualité qui ne correspond pas aux attentes des hommes. Elle existe aussi pour certains hommes valides hétérosexuels, parce que les expériences sexuelles qui sont sources de plaisir pour eux, et respectant les droits humains, sont pourtant susceptibles d’être criminalisées (et je ne parle pas ici de pratiques qui violent le consentement d’autrui #PointDutroux). Bref, nous vivons en réalité dans un monde où la « misère sexuelle » est généralisée.

Est-ce que cette « misère sexuelle » explique les violences sexuelles, le harcèlement de rue, l’exploitation sexuelle des femmes migrantes ou le tourisme sexuel? Non. Les arguments physiologiques qui m’ont été amenés ne tiennent pas. Les neurotransmetteurs qui sont synthétisés dans le cadre de l’activité sexuelle (que ce soit par l’excitation sexuelle, le contact physique, l’orgasme) telles que les endorphines, la dopamine ou la sérotonine sont, pour la plupart, des excitants. Leur manque est plutôt lié à des symptômes dépressifs, à un manque de confiance en soi. Clairement pas le genre d’effet qui vont amener les gens aux violences sexuelles. De plus, la plupart de ces substances sont synthétisée en suffisance lors de la masturbation, et je me permets de douter que la plupart des auteurs de violence soient réellement en carence de ces neurotransmetteurs.

Les explications de ces phénomènes doivent, à mon sens, se chercher bien plus des les représentations de genres, dans la domination masculine, comme je l’écrivais il y a 4 mois. Il ne s’agit donc pas ici réellement de « misère sexuelle » (je suis convaincu que les auteurs ont l’occasion de vivre des expériences sexuelles qui sont source de plaisir en toute sécurité, au minimum la masturbation) mais bien de frustration entre la manière dont l’identité masculine est perçue et leur quotidien.

Que peut-on faire pour lutter contre cette misère sexuelle?

Valoriser la masturbation

En construisant une image positive de celle-ci plutôt que celle d’un pis-aller faute de « vrai » sexe, en suscitant l’exploration par chacun de son propre corps et de son propre plaisir au-delà de la norme pénétrative appliquée à la masturbation (en gros, pour les hommes, se branler). Beaucoup de personnes pensent ne pas avoir accès à des expériences sexuelles plaisantes, simplement parce qu’elles se limitent elles-même, consciemment ou insconsciemment, à une sexualité pnénétrative phallocentrée. La santé sexuelle, c’est sans doute un des seuls domaines de la santé où je préconiserais à mort l’auto-médication.

Combattre la norme relationnelle et sexuelle

Beaucoup de personnes en couple pourraient se définir comme en état de « misère sexuelle », car elles n’ont pas accès à des expériences sexuelles qui soient sources de plaisir, simplement parce qu’elle se forcent à se comporter dans ce domaine comme la norme l’entend. Les relations sentimentales et sexuelles sont des constructions mentales complexes et très personnelles, l’idée même que ces constructions doivent se baser sur des modèles identiques pour tous est absurde. En regardant différentes cultures et époques, ou même simplement en observant de façon neutre la manière dont se construisent réellement les relations (par rapport à l’image qu’on projette de ces relations), on constate une diversité énorme. Pourtant, à l’heure actuelle, la seule façon d’être en relation, c’est d’être monogame (enfin, monogame en série) et de respecter le « relationship escalator« . La seule façon d’avoir une relation sexuelle, c’est de pénétrer/être pénétréE, et de le faire de façon « performante » (longtemps, avec une érection pour les hommes, et se terminant par un orgasme). Combien de personnes se trouvent privée d’une vie sexuelle satisfaisante en cherchant simplement à se conformer à ces modèles qui ne leur conviennent pas?

Prendre en compte la vie sexuelle dans les « structures d’accueil »

Que ce soit les hôpitaux, les maisons de repos, les prisons, les centres d’accueil ou toute autre structure où des personnes vivent/résident pour une durée plus ou moins longue, toutes doivent être pensées pour y permettre la vie sexuelle des personnes qui s’y trouvent. Cela veut non seulement dire que les bâtiments et le mobilier doivent être adaptés, mais également que les règles de vie doivent le permettre, et le personnel (in)formé sur ces thématiques.

Soutenir les associations qui travaillent sur la santé sexuelle de population spécifique

Il existe des structures qui travaillent particulièrement sur l’accès à une vie sexuelle pour les personnes souffrant de handicap, que ce soit pour leur permettre d’acquérir une autonomie sexuelle ou leur fournir des services sexuels. C’est également le cas pour les personnes âgées, et cela pourrait être le cas pour d’autres populations spécifiques. C’est un travail difficile, mal perçu, mal compris, et qui demande d’énormes compétences et capacités de la part de ceux qui le pratiquent.

Lutter contre toutes formes de discrimination identitaire, en particulier celles touchant à l’orientation sexuelle, au genre et à l’identité de genre

Cela peut sembler une évidence, mais le sexisme, l’homophobie ou la transphobie nuisent grandement à la vie sexuelle des membres de cette communauté, les obligeant à se cacher, limitant leur capacité à se rencontrer ou à vivre ouvertement leur sexualité, et fait peser une menace sur leur sécurité lorsqu’il souhaite vivre leur sexualité plus ouvertement. Dans une moindre mesure, les discriminations et violences racistes, la grossophobie ou les préjugés antisémites et islamophobes ont des impacts clairs sur la santé sexuelle des membres de ces groupes (et leurs partenaires), soit en limitant leur choix de partenaire, soit en les exposant à des dangers s’ils décident de vivre des relations sentimentales et sexuelles mixtes.

Revaloriser la sexualité et l’éducation sexuelle

Nous parlons tous les jours, ou presque, de notre boulot et/ou de notre famille, avec des gens proches, et parfois moins proches. Réussir sa vie familiale et/ou professionnelle est une source de fierté, et est valorisé socialement. Pourtant, bien que la sexualité contribue de façon non-négligeable au bien-être de tout un chacun, c’est un des sujets dont on parle peu ou pas. Partager de nouvelles expériences sexuelles, de nouvelles techniques, un chouette sex-toy ou simplement la nuit torride de la veille, cela ne se fait pas, et surtout pas dans les détails, et encore moins sérieusement. Etre satisfait de sa vie sexuelle et s’en trouver fier, investir du temps pour l’améliorer et partager ses connaissances est accueilli au mieux avec gêne, au pire avec dédain. Alors que nous vivons dans une société où nous sommes constamment exposés à de l’imagerie sexuelle, on parle très peu de sexe, et on le cache. Accumuler les partenaires et les expériences est perçu très négativement, tout comme affirmer disposer de compétence spécifique dans le domaine de la sexualité (Dire que son clafoutis est exquis, c’est bien. Dire qu’on tire des pipe sublime, c’est mal). Du coup, même s’il y a indubitablement une pression à avoir une vie sexuelle épanouie (c’est à dire correspondant aux normes dont je parle plus haut), il semble interdit d’entreprendre la moindre démarche pour y arriver. Et la sexualité est un des seuls domaines où acquérir une gande expérience est très mal perçu (au même titre que n’en avoir pas du tout, les asexualités sont toujours perçues comme des dysfonctionenments majeurs – un autre sujet passionant). Bref, globalement, le sexe, c’est sale et privé, et il faut pas trop en faire ou trop peu. Comment espérer, dès lors, que les gens puissent avoir accès à une sexualité dans laquelle ils trouvent du plaisir, s’il ne leur est pas permis de rechercher ce qui peut leur satisfaire, d’en parler autour d’eux et de demander à obtenir ce qu’ils souhaitent. Ouvrir le grand marché de nos envies pour permettre des échanges plus fluides entre ses participants ne peut amener qu’une plus grandes satisfactions de tous les acteurs.

Lutter contre l’exploitation sexuelle

Evidemment, la première raison de lutter contre l’exploitation sexuelle, ce sont les personnes exploitées sexuellement. Evidemment, celles-ci se trouvent dans une situation de « misère sexuelle », mais les violations de leurs droits fondamentaux sont tellement nombreuses et aigües qu’il serait gênant d’insister sur ce point. L’exploitation sexuelle a par contre un effet de bord clair sur la « misère sexuelle » des autres. Contrairement à ce que certains affirment, elle ne permet certainement pas de la limiter la misère sexuelle. Si elle permet peut-être à certain d’avoir accès à une sexualité (à un prix qui n’est de toute façon pas acceptable pour celles qui le payent), le système ne fait que reproduire l’idée d’un sexe sale, à cacher, sans valeur et sans qualité. Faire de la femme un objet sexuel, une poupée gonflable plus comfortable et plus agréable qu’on peut acheter à un tiers, c’est dévaloriser complètement la notion de sexe, c’est contribuer à l’idée que le sexe n’est qu’un désir mécanique où rien n’est à construire ensemble, à apprendre. L’exploitation sexuelle (qui, chez nous, touche en particulier les femmes sans papiers) contribue à la misère sexuelle. Le droit à une vie sexuelle n’est pas un « mais » à la lutte contre l’exploitation sexuelle, c’est un « en plus ».

Valoriser les métiers de services sexuels

C’est sans doute le point sur lesquels beaucoup de féministes ne seront pas d’accord (d’autres le seront). Je crois pourtant indispensable d’entamer une réflexion saine sur les métiers de services sexuels. Je ne soutiens pas en cela le système prostitutif tel qu’il existe actuellement, que ce soit en Belgique ou en France. Je ne crois pas que les initiatives de légalisation de la prostitutions telles qu’elles ont été menées dans certains pays ont donné des bons résultats. Mais je suis pourtant convaincu qu’il faut offrir un statut aux femmes et aux hommes (et à tous les autres) qui souhaitent vendre des services sexuels. Que ce soit des infirmiers spécialisés qui vont en maison de repos, des masseuses qui stimulent aussi les zones érogènes de personnes immobilisées, des dominatrices qui disposent d’un équipement et de compétences permettant à d’autres de vivre des expériences sexuelles spécifiques dans un environnement sûr ou tout simplement des prostituéEs qui vont aider un homme seul à égayer son quotidien sexuel, il y a énormément de situation dans lequel un professionnel du sexe a une véritable valeur ajoutée, loin de l’exploitation sexuelle qui constitue la majorité de la prostitution actuellement. C’est très compliqué, cela demanderait beaucoup d’argent, je n’ai pas de solution toute faite, et ce n’est pas le but d’en discuter ici, mais organiser et réguler le fait de fournir des services sexuels est une des solutions pour lutter contre la misère sexuelle.

Le droit de baiser est-il donc un droit fondamental? Certainement pas. Mais la possibilité de vivre une sexualité épanouissante si, pour quel que raison que ce soit, on n’introduit pas sa bite dans un vagin/on ne se fait pas introduire une bite dans son vagin, ça oui, ça me semble être un droit pour lequel il est fondamental de se battre.