Il est étonnant de constater combien certains essayent d’affirmer la supériorité du monde occidental sur le monde arabe (mais pas que) par tous les moyens. Un de ces moyens, c’est de mettre en avant la « misère sexuelle » des pays arabes, résumés aux pays arabo-musulmans. Avec l’idée sous-jacente que cette misère sexuelle est inexistente dans le monde occidental, ou limitée à une très petite minorité. Pour ma part, j’affirme que la misère sexuelle est comparable dans le monde occidental que le monde arabo-musulman, même si c’est sans doute pour des raisons différentes.

Le mécanisme de base est pourtant le même: il s’agit globalement de limiter l’expression sexuelle dans l’espace public. L’outrage aux moeurs existe dans la majorité des pays occidentaux, et le principe est exactement identique à ce qu’on peut observer dans le monde musulman: une autorité décide des démonstrations sexuelles acceptables en public. Pour certains pays musulmans, cette autorité est religieuse. Dans les pays occidentaux, c’est le pouvoir politique.

Théoriquement, cela fait une grande différence. Le pouvoir politique étant, en démocratie, contrôlé par les citoyens, le contrôle de la sexualité qu’il exerce est une émanation de la société. Ce contrôle serait donc celui que les citoyens sont d’accord d’appliquer à eux-même et aux autres, quand celui exercé par l’autorité religieuse est, par définition, imposée par une caste (cela peut s’argumenter, en particulier dans le monde musulman où les imams ont une grande liberté et s’adaptent, j’imagine, bien plus aux communautés locales auxquelles ils s’adressent que les prêtres chrétiens, et peut-être aussi pas mal de politiques).

En pratique, on est loin du compte. Les lois qui régissent les moeurs sont très vieilles, et très floues. De tout temps, elles ont été utilisées de manière très différente pour contrôler des populations particulières, allant des minorités sexuelles aux femmes en passant par les personnes non-mariées ou les travailleuses/travailleurs du sexe. Encore aujourd’hui, leur application dépend énormément de ceux qui détiennent l’autorité. D’une zone de police à l’autre, vous serez traité différemment (comme l’explique très bien cet article d’Arc-en-Ciel Wallonie). Fondamentalement, ici comme là-bas, c’est une autorité qui décide si « des actions qui blessent la pudeur » sont commises sur des bases complètement floues et sur des jugements individuels.

Mais au-delà de l’autorité qui impose de manière peu contrôlée ce qui atteint les moeurs, les sociétés occidentales ne sont pas moins victimes de doubles injonctions contradictoires que les sociétés musulmanes en ce qui concerne la sexualité.

Ainsi, notre éducation sexuelle est limitée aux risques de la sexualité (MST et grossesses indésirées), alors qu’à côté de cela, notre éducation sentimentale lie fortement la sexualité à l’amour (la sexualité hors de la relation amoureuse étant toujours « moins bien »).
La sexualité nous est présentée comme nécessaire à notre équilibre humain, mais on revient régulièrement avec le spectre de l’addiction au sexe.
Même si cette idée est de plus en plus combattue, on entend régulièrement que l’homme a un besoin primaire de sexe. Mais on trouve répugnant et condamnable de se masturber au travail.
Etre sexuellement attractif est considéré comme une caractéristique positive, mais multiplier les partenaires est perçu négativement, en particulier pour les femmes, et pour tout le monde à partir d’un certain âge.
On peut vendre n’importe quoi avec du sexe (des voitures, des biscuits, des toitures), mais on ne peut pas vendre des services sexuels.
On est responsable de notre propre bien-être affectif, mais on n’a pas le droit d’acheter des services sexuels.
En d’autres termes, la seule forme relationnelle acceptable est la monogamie (en série). La seule forme de sexualité acceptable est la sexualité pénétrative phallocentrée.

C’est particulièrement vrai pour les personnes de sexe féminin. Les femmes subissent encore bien plus que les hommes ces doubles injonctions. On attend des femmes d’être des mères si elles ne veulent pas devenir des putains, mais on sous-entend qu’elles doivent être les deux, sans qu’il soit acceptable de le montrer. Aujourd’hui, les femmes doivent aimer le sexe, mais uniquement avec l’homme qui les a choisi, de la façon dont il l’a choisi. Elles sont responsables de leur plaisir sexuel, mais sans pouvoir choisir la sexualité qui leur convient (il faudra de toute façon qu’elles se fassent pénétrer le vagin). Si elles peuvent mener une carrière tant qu’elles assument leur responsabilité de mère (un peu plus partagée dans le couple qu’avant, mais encore largement inégalitaire), elles doivent aussi rester disponible sexuellement, et se voient souvent culpabilisées pour la mauvaise qualité des relations sexuelles dans le couple. Bref, même si les femmes sont de plus en plus poussées à être actrices de leur sexualité, elles ne peuvent la définir que dans le cadre de la structure patriarcale existente.

Quand aux hommes, ils se retrouvent confirmés sans arrêt dans leur rôle de prédateur sexuel, alors même que la violence sexuelle elle-même est de plus en plus décriée (heureusement).  La production culturelle occidentale sous-tend l’idée du masculin définit par sa capacité à obtenir la sexualité, et du féminin à résister suffisamment mais pas trop. A force de montrer certaines formes de violences sexuelles comme des actes de séduction, on peut difficilement s’étonner que ces comportements soient acceptés et même valorisés, et ce tant par des hommes que par des femmes. Pour aller plus loin là-dessus, cette série de tweets sur la masculinité toxique est excellente.

L’ensemble de ces éléments, le reliquat de notre culture judéo-chrétienne, la contre-réaction aux mouvements libertaires de Mai 68 et la culture de la performance omniprésente sont à l’origine d’une misère sexuelle en Occident qui, malheureusement, va en s’aggravant.

Bien sûr, une certaine élite, dont je fais partie, la subit moins que les autres. Les formes de relation sentimentales non-monogames commencent à faire partie de la vie publique, tout comme les formes de sexualités alternatives. Cela ne vient pas sans préjugés et sans difficultés, mais cela permet malgré tout à une minorité dominante d’accéder au bien-être sexuel, aidé en cela par des sexologues, thérapeutes et autres coachs relationnels. C’est le cas également dans le monde arabe, et cela, à mon sens, a été le cas tout au long de l’histoire. Les puissants ont toujours eu accès à une sexualité plus satisfaisante.

C’est toute une autre histoire pour l’ensemble de la population, coincée dans les représentations de ce que doit être la sexualité. La pornographie mainstream exclut toute forme d’alternative à la sexualité pénétrative basée sur l’orgasme et la performance. La relation amoureuse non-monogame est présentée systématiquement comme une catastrophe tant personnelle que sociale. L’absence de sexe ne peut être un choix.

Dans une société où on nous dit que tout ce que l’on désire peut être acheté, et qu’il suffira de « réussir » pour l’obtenir, les discours sur les désirs sexuels suivent le mouvement: à la fois, la réussite sexuelle est présentée comme obtenue par la réussite sociale, mais par ailleurs, on naturalise la capacité sexuelle. On a accès à des partenaires sexuels attractifs quand on est quelqu’un d’attractif, mais le sexe est aussi présenté comme une capacité innée, où aucun apprentissage n’est nécessaire. Dès lors, les personnes insatisfaites de leur sexualité le ressentent à la fois comme un échec social supplémentaire (je ne baise pas parce que je suis pauvre, que je n’ai pas de grosse voiture pour draguer, parce que je suis caissier/arabe et que personne ne veut d’un cassier/arabe dans son pieu,…) mais aussi comme une attaque sur sa valeur (je suis même pas capable de faire jouir ma femme/mon mec alors que c’est quand même le truc le plus naturel au monde).

La relégation de la sexualité dans le privé rend encore plus difficile l’échange et, en parallèle avec la sexualisation de plus en plus marquée de la production culturelle, crée frustration, fantasmes et attentes. La vie sexuelle de son voisin est toujours meilleure que la nôtre. On n’est jamais assez beau pour être bon au lit. On n’est jamais assez bon au lit pour être avec des personnes « sexy ». On n’est pas assez bien pour proposer nos fantasmes à notre partenaire, on n’est pas assez beau pour espérer coucher avec notre voisin.

Chez nous, comme dans le monde arabo-musulman, la société condamne les personnes qui expriment leurs envies sexuelles ouvertement, qui demandent, et grâce à cela obtiennent, ce qu’ils désirent. Le comportement sexuel dans le monde occidental est tout aussi cadenacé par des mécanismes sociaux, certes différents mais pas moins puissants, que dans le monde musulman. Cela crée un niveau de frustration sexuelle comparable, ce qui a un impact évident sur la violence sexuelle omniprésente dans nos sociétés (pas sur le mode « j’ai des besoins non-comblés, donc je vais violer quelqu’un » mais plutôt « en tant que dominant, j’ai le droit de prendre ce qui me revient »). Dès lors, et vu que les causes sont similaires dans le fond (pas sur la forme, je l’accorde), il me semble bien plus constructif, si on veut lutter contre cette misère sexuelle, de voir vers quoi nous devons tendre tant dans les sociétés occidentales que arabo-musulmanes, plutôt que de créer l’illusion d’une différence de nature pour mieux renvoyer, encore une fois, dos-à-dos des cultures qu’il est bien dans l’air du temps d’opposer.