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En me rendant aux prix de la critique, invité par mon bon ami Nicolas Naizy qui les co-organise, je disais à celui qui m’y accompagnait pour la première fois: j’aime bien aller aux prix de la critique. J’aime bien y observer le petit monde du théâtre, les mêmes têtes qui se font la même bise, alors qu’elle cache peut-être une rivalité ancrée. Et puis, à chaque fois, je reviens avec un tout petit peu plus de foi en l’humanité. Je me dis « C’est certainement pas eux qui vont sauver l’économie, mais c’est peut-être bien eux qui vont sauver le monde ».

Je ne savais pas vraiment expliquer d’où cette impression me venait. Et puis, ce matin, dans le tram, j’ai lu cette terrible tribune sur Libération. Nicolas Tenzer y cite, à deux reprises, Hannah Arrendt. Hier soir aussi, des lauréats ont cité cette auteure (ou autrice – le théâtre n’est pas exempt des crispations liées à la place réservée aux femmes dans l’institution, on a pu le voir tout au long de la cérémonie). Et là, le lien s’est fait. Le théâtre, la scène et ses arts, c’est ce qui nous donne les mots et les images pour lutter, pour pleurer, pour dénoncer. Sans les auteurEs qui les écrivent, sans les metteurs/metteuses en scène ou les scénographes pour les organiser, sans les acteurs/actrices pour les incarner, nous n’aurions plus de mots à mettre sur la réalité.

Alors, oui, cette année, les discours, au-delà des remerciements, n’étaient pas des plus réjouissants. Ils ont pour la plupart pris une teinte douce-amère: amère comme le regard qu’on porte à l’évolution de notre monde, toujours trop étriqué comme pour s’en protéger; doux comme une bravade pour garder l’espoir qu’on peut le changer. Les récompenses de la scène belge, c’est cela. Une cérémonie un peu sérieuse, avec l’humour comme « politesse du pauvre » ou comme arme du pacifiste, qui ne va certes pas concurrencer les divertissements cathodiques (et qui n’en a pas l’ambition, d’ailleurs), mais qui vise à soutenir ceux qui ont encore l’espoir qu’on « peut faire quelque chose ». Ceux qui se battent par et pour cet espoir, dans des conditions toujours difficiles (même si moins en Belgique qu’ailleurs, comme l’a souligné la lauréate du meilleur spectacle de l’année « Tristesses »), à contre-courant des tendances politiques actuelles (comme en témoigne la récompense des (ex-)directeurs du Théâtre National et du KVS pour les ponts créés au-delà de la frontière linguistique).

Bien sûr, derrière tout cela, il y a des luttes d’égo, de pouvoir, des questions d’argent, de fonction. Des manipulations et des coups dans le dos. Mais ce n’est pas ce qui était donné à voir hier. Hier, nous avons vu le « petit milieu des théatreux » en rêveurs pas si doux, en révolutionnaire bourgeois, en trouble-fête de fêtes troubles. Notre meilleur espoir d’un jour voir changer les choses.

J’étais à Berlin le week-end dernier pour le festival xplore (dont je parlerai peut-être, mais sans doute pas). Et alors que je passais la fin de soirée, après le festival, à dérouler mon fil Twitter, j’ai fini par réagir à un message de l’excellente Crêpe Georgette (en espérant utiliser le bon pronom), dans lequel elle affirmait ne pas croire au concept de « misère sexuelle ». S’en est suivi un petit échange de tweets avec quelques personnes, mais le sujet est trop complexe et nécessite un peu de finesse. Voilà donc que je me retrouve à reparler de ce sujet, alors que mon dernier article, il y a 4 moins, en parlait déjà (ce que j’avais oublié).

Je comprends parfaitement d’où vient cette défiance face au concept de « misère sexuelle ». Je n’aime d’ailleurs pas beaucoup le terme. Ce qu’il cache chez certains, c’est l’idée que « Nous, les hommes, avons besoin de baiser. Si la société ne nous en donne pas suffisamment l’opportunité (i.e. parce que les femmes refusent qu’on les baise), alors il est normal que nous développions des comportements violents et abusifs afin de satisfaire ce besoin. Si la société veut éviter les violences sexistes et sexuelles, il faut qu’elle nous donne l’opportunité de baiser ». Tout ceci est, évidemment, complètement faux.

Le droit à une vie sexuelle et affective est, à mon sens, un droit essentiel. Il est repris par l’OMS et par l’UNESCO sous l’idée de santé sexuelle. L’OMS la définit comme « un état de bien-être physique, mental et social dans le domaine de la sexualité. Elle requiert une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient sources de plaisir et sans risque, libres de toute coercition, discrimination ou violence ». La Chaire UNESCO « Santé Sexuelle et Droits Humains » précise dans on objectif vouloir « promouvoir dans le monde le développement de la santé sexuelle et ainsi de contribuer à l’épanouissement des individus, des couples et des familles dans le respect des droits humains ». Il s’agit donc bien, ici, d’affirmer le droit à chacun de pouvoir choisir sa sexualité, et la vivre positivement, y trouver du plaisir et s’y épanouir, et de le faire dans le respect des droits humains. Le droit à une vie sexuelle et affective ne permet évidemment pas de justifier la violence sexuelle ou l’exploitation sexuelle.

La « misère sexuelle » doit donc se définir comme le fait de ne pas voir son droit à une vie sexuelle et affective respecté. En clair, le fait de ne pas pouvoir choisir sa sexualité, ne pas pouvoir vivre positivement ces choix, le fait d’être victime de violence pour ces choix, le fait de ne pas avoir la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient source de plaisir. Définie comme telle, la misère sexuelle existe certainement.

Elle existe pour une partie de la population « victime de handicap » (je connais mal le sujet, donc j’utilise sans doute un mauvais vocabulaire pour la désigner, je vous demande pardon pour cela). La combinaison d’une prise en charge médicale lourde qui amène souvent à une désocialisation et à l’impossibilité de rencontrer des personnes dans un cadre intime, de difficultés motrices rendant impossible la masturbation  et d’une stigmatisation sociale extrême prive cette population de la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient source de plaisir.

Elle existe pour une partie de population « âgée ». Les institutions qui accueillent ces personnes pour des périodes de plus en plus longues ne sont pas conçues pour permettre à cette population d’exercer leur droit à une vie sexuelle et affective. Il est courant de refuser à des couples de personnes âgées qui se forment en maison de repos le droit de dormir ensemble. Il arrive que des pensionnaires de maisons de repos soient déplacés parce que leur vie sexuelle est amenée à la connaissance du personnel/de la famille, et qu’ils ne l’acceptent pas. Il existe des cas où les personnes âgées ayant participé à des activités sexuelles en groupe se sont vues punies pour cela.

Elle existe pour une partie importante de la population SDF. Le manque d’accès à l’intimité, à un endroit où il est possible d’avoir des relations sexuelles en sécurité, à des moyens de contraception et à l’hygiène, bref, la violation des droits fondamentaux de cette population, amène de facto l’impossibilité à mener une vie sexuelle positive.

Elle existe pour une majorité de la population carcérale. La plupart des prisons ne disposent pas d’infrastructures pour permettre aux prisonniers d’avoir la possibilité de vivre les expériences sexuelles qu’ils souhaitent, que ce soit avec d’autres prisonniers ou avec des visiteurs.

Mais elle existe aussi de manière sans doute moins évidente pour une très large partie de la population. Elle existe pour les personnes non-hétérosexuelles, victimes de discrimination et violence. Elle existe pour les séropositifs, qui peuvent dans beaucoup d’endroit (dont aux US) être poursuivis en cas de transmission de la maladie. Elle existe pour une majorité de femmes, dont la sexualité est confisquée par le système patriarcal, qui s’exposent à des formes de violence, de coercition ou de discrimination si elles vivent une sexualité qui ne correspond pas aux attentes des hommes. Elle existe aussi pour certains hommes valides hétérosexuels, parce que les expériences sexuelles qui sont sources de plaisir pour eux, et respectant les droits humains, sont pourtant susceptibles d’être criminalisées (et je ne parle pas ici de pratiques qui violent le consentement d’autrui #PointDutroux). Bref, nous vivons en réalité dans un monde où la « misère sexuelle » est généralisée.

Est-ce que cette « misère sexuelle » explique les violences sexuelles, le harcèlement de rue, l’exploitation sexuelle des femmes migrantes ou le tourisme sexuel? Non. Les arguments physiologiques qui m’ont été amenés ne tiennent pas. Les neurotransmetteurs qui sont synthétisés dans le cadre de l’activité sexuelle (que ce soit par l’excitation sexuelle, le contact physique, l’orgasme) telles que les endorphines, la dopamine ou la sérotonine sont, pour la plupart, des excitants. Leur manque est plutôt lié à des symptômes dépressifs, à un manque de confiance en soi. Clairement pas le genre d’effet qui vont amener les gens aux violences sexuelles. De plus, la plupart de ces substances sont synthétisée en suffisance lors de la masturbation, et je me permets de douter que la plupart des auteurs de violence soient réellement en carence de ces neurotransmetteurs.

Les explications de ces phénomènes doivent, à mon sens, se chercher bien plus des les représentations de genres, dans la domination masculine, comme je l’écrivais il y a 4 mois. Il ne s’agit donc pas ici réellement de « misère sexuelle » (je suis convaincu que les auteurs ont l’occasion de vivre des expériences sexuelles qui sont source de plaisir en toute sécurité, au minimum la masturbation) mais bien de frustration entre la manière dont l’identité masculine est perçue et leur quotidien.

Que peut-on faire pour lutter contre cette misère sexuelle?

Valoriser la masturbation

En construisant une image positive de celle-ci plutôt que celle d’un pis-aller faute de « vrai » sexe, en suscitant l’exploration par chacun de son propre corps et de son propre plaisir au-delà de la norme pénétrative appliquée à la masturbation (en gros, pour les hommes, se branler). Beaucoup de personnes pensent ne pas avoir accès à des expériences sexuelles plaisantes, simplement parce qu’elles se limitent elles-même, consciemment ou insconsciemment, à une sexualité pnénétrative phallocentrée. La santé sexuelle, c’est sans doute un des seuls domaines de la santé où je préconiserais à mort l’auto-médication.

Combattre la norme relationnelle et sexuelle

Beaucoup de personnes en couple pourraient se définir comme en état de « misère sexuelle », car elles n’ont pas accès à des expériences sexuelles qui soient sources de plaisir, simplement parce qu’elle se forcent à se comporter dans ce domaine comme la norme l’entend. Les relations sentimentales et sexuelles sont des constructions mentales complexes et très personnelles, l’idée même que ces constructions doivent se baser sur des modèles identiques pour tous est absurde. En regardant différentes cultures et époques, ou même simplement en observant de façon neutre la manière dont se construisent réellement les relations (par rapport à l’image qu’on projette de ces relations), on constate une diversité énorme. Pourtant, à l’heure actuelle, la seule façon d’être en relation, c’est d’être monogame (enfin, monogame en série) et de respecter le « relationship escalator« . La seule façon d’avoir une relation sexuelle, c’est de pénétrer/être pénétréE, et de le faire de façon « performante » (longtemps, avec une érection pour les hommes, et se terminant par un orgasme). Combien de personnes se trouvent privée d’une vie sexuelle satisfaisante en cherchant simplement à se conformer à ces modèles qui ne leur conviennent pas?

Prendre en compte la vie sexuelle dans les « structures d’accueil »

Que ce soit les hôpitaux, les maisons de repos, les prisons, les centres d’accueil ou toute autre structure où des personnes vivent/résident pour une durée plus ou moins longue, toutes doivent être pensées pour y permettre la vie sexuelle des personnes qui s’y trouvent. Cela veut non seulement dire que les bâtiments et le mobilier doivent être adaptés, mais également que les règles de vie doivent le permettre, et le personnel (in)formé sur ces thématiques.

Soutenir les associations qui travaillent sur la santé sexuelle de population spécifique

Il existe des structures qui travaillent particulièrement sur l’accès à une vie sexuelle pour les personnes souffrant de handicap, que ce soit pour leur permettre d’acquérir une autonomie sexuelle ou leur fournir des services sexuels. C’est également le cas pour les personnes âgées, et cela pourrait être le cas pour d’autres populations spécifiques. C’est un travail difficile, mal perçu, mal compris, et qui demande d’énormes compétences et capacités de la part de ceux qui le pratiquent.

Lutter contre toutes formes de discrimination identitaire, en particulier celles touchant à l’orientation sexuelle, au genre et à l’identité de genre

Cela peut sembler une évidence, mais le sexisme, l’homophobie ou la transphobie nuisent grandement à la vie sexuelle des membres de cette communauté, les obligeant à se cacher, limitant leur capacité à se rencontrer ou à vivre ouvertement leur sexualité, et fait peser une menace sur leur sécurité lorsqu’il souhaite vivre leur sexualité plus ouvertement. Dans une moindre mesure, les discriminations et violences racistes, la grossophobie ou les préjugés antisémites et islamophobes ont des impacts clairs sur la santé sexuelle des membres de ces groupes (et leurs partenaires), soit en limitant leur choix de partenaire, soit en les exposant à des dangers s’ils décident de vivre des relations sentimentales et sexuelles mixtes.

Revaloriser la sexualité et l’éducation sexuelle

Nous parlons tous les jours, ou presque, de notre boulot et/ou de notre famille, avec des gens proches, et parfois moins proches. Réussir sa vie familiale et/ou professionnelle est une source de fierté, et est valorisé socialement. Pourtant, bien que la sexualité contribue de façon non-négligeable au bien-être de tout un chacun, c’est un des sujets dont on parle peu ou pas. Partager de nouvelles expériences sexuelles, de nouvelles techniques, un chouette sex-toy ou simplement la nuit torride de la veille, cela ne se fait pas, et surtout pas dans les détails, et encore moins sérieusement. Etre satisfait de sa vie sexuelle et s’en trouver fier, investir du temps pour l’améliorer et partager ses connaissances est accueilli au mieux avec gêne, au pire avec dédain. Alors que nous vivons dans une société où nous sommes constamment exposés à de l’imagerie sexuelle, on parle très peu de sexe, et on le cache. Accumuler les partenaires et les expériences est perçu très négativement, tout comme affirmer disposer de compétence spécifique dans le domaine de la sexualité (Dire que son clafoutis est exquis, c’est bien. Dire qu’on tire des pipe sublime, c’est mal). Du coup, même s’il y a indubitablement une pression à avoir une vie sexuelle épanouie (c’est à dire correspondant aux normes dont je parle plus haut), il semble interdit d’entreprendre la moindre démarche pour y arriver. Et la sexualité est un des seuls domaines où acquérir une gande expérience est très mal perçu (au même titre que n’en avoir pas du tout, les asexualités sont toujours perçues comme des dysfonctionenments majeurs – un autre sujet passionant). Bref, globalement, le sexe, c’est sale et privé, et il faut pas trop en faire ou trop peu. Comment espérer, dès lors, que les gens puissent avoir accès à une sexualité dans laquelle ils trouvent du plaisir, s’il ne leur est pas permis de rechercher ce qui peut leur satisfaire, d’en parler autour d’eux et de demander à obtenir ce qu’ils souhaitent. Ouvrir le grand marché de nos envies pour permettre des échanges plus fluides entre ses participants ne peut amener qu’une plus grandes satisfactions de tous les acteurs.

Lutter contre l’exploitation sexuelle

Evidemment, la première raison de lutter contre l’exploitation sexuelle, ce sont les personnes exploitées sexuellement. Evidemment, celles-ci se trouvent dans une situation de « misère sexuelle », mais les violations de leurs droits fondamentaux sont tellement nombreuses et aigües qu’il serait gênant d’insister sur ce point. L’exploitation sexuelle a par contre un effet de bord clair sur la « misère sexuelle » des autres. Contrairement à ce que certains affirment, elle ne permet certainement pas de la limiter la misère sexuelle. Si elle permet peut-être à certain d’avoir accès à une sexualité (à un prix qui n’est de toute façon pas acceptable pour celles qui le payent), le système ne fait que reproduire l’idée d’un sexe sale, à cacher, sans valeur et sans qualité. Faire de la femme un objet sexuel, une poupée gonflable plus comfortable et plus agréable qu’on peut acheter à un tiers, c’est dévaloriser complètement la notion de sexe, c’est contribuer à l’idée que le sexe n’est qu’un désir mécanique où rien n’est à construire ensemble, à apprendre. L’exploitation sexuelle (qui, chez nous, touche en particulier les femmes sans papiers) contribue à la misère sexuelle. Le droit à une vie sexuelle n’est pas un « mais » à la lutte contre l’exploitation sexuelle, c’est un « en plus ».

Valoriser les métiers de services sexuels

C’est sans doute le point sur lesquels beaucoup de féministes ne seront pas d’accord (d’autres le seront). Je crois pourtant indispensable d’entamer une réflexion saine sur les métiers de services sexuels. Je ne soutiens pas en cela le système prostitutif tel qu’il existe actuellement, que ce soit en Belgique ou en France. Je ne crois pas que les initiatives de légalisation de la prostitutions telles qu’elles ont été menées dans certains pays ont donné des bons résultats. Mais je suis pourtant convaincu qu’il faut offrir un statut aux femmes et aux hommes (et à tous les autres) qui souhaitent vendre des services sexuels. Que ce soit des infirmiers spécialisés qui vont en maison de repos, des masseuses qui stimulent aussi les zones érogènes de personnes immobilisées, des dominatrices qui disposent d’un équipement et de compétences permettant à d’autres de vivre des expériences sexuelles spécifiques dans un environnement sûr ou tout simplement des prostituéEs qui vont aider un homme seul à égayer son quotidien sexuel, il y a énormément de situation dans lequel un professionnel du sexe a une véritable valeur ajoutée, loin de l’exploitation sexuelle qui constitue la majorité de la prostitution actuellement. C’est très compliqué, cela demanderait beaucoup d’argent, je n’ai pas de solution toute faite, et ce n’est pas le but d’en discuter ici, mais organiser et réguler le fait de fournir des services sexuels est une des solutions pour lutter contre la misère sexuelle.

Le droit de baiser est-il donc un droit fondamental? Certainement pas. Mais la possibilité de vivre une sexualité épanouissante si, pour quel que raison que ce soit, on n’introduit pas sa bite dans un vagin/on ne se fait pas introduire une bite dans son vagin, ça oui, ça me semble être un droit pour lequel il est fondamental de se battre.

Il est 18h30, nous sommes le 31 décembre 2015. Depuis quelques heures, les pétards résonnent dehors. Ma colocataire est partie rejoindre la soirée qui l’attend, et je me suis ouvert une bouteille de champagne, un paquet d’olives verte. J’ai refusé avec soin toutes les invitations de mes amis pour rester seul. Après tout, puisque la nouvelle année est si importante, autant lui accorder l’attention qu’elle mérite et en profiter pour faire un bilan plutôt que de se bourrer la gueule et manger trop gras. En plus, 2015 est l’année de mes 30 ans, et on supporte moins bien le gras, à cet âge-là.

Je ne ferai pas un bilan du monde. De toute façon, il faut être con pour ne pas se rendre compte qu’il est pourri, et qu’il sera pire l’année prochaine. Pour ce qui est du monde, je préfère l’engagement au quotidien aux voeux pieux.

Par contre, c’est l’occasion de faire un bilan pour moi-même. Et là, pour la première fois, je peux l’affirmer: en 2015, j’ai été heureux. C’est peut-être un détail pour vous, comme ça, sur votre écran, mais pour moi, ça veut dire beaucoup. Et ce bonheur vient à la fois de ma capacité à accepter qui je suis, et à refuser de me conformer à ce que je ne suis pas.

Accepter qui je suis, c’est parvenir à faire la paix avec le fait que je suis ce que je dois être. J’ai le privilège d’être un homme blanc valide né dans une famille bourgeoise éduquée, et il s’avère que notre société est friande de personne comme moi. Pendant 30 ans, j’ai donc principalement fait ce qu’on attendait de moi. J’ai étudié, j’ai travaillé, j’ai cultivé ma capacité à tirer parti du système technocratique qui prévaut dans nos entreprises et nos institutions tout en cultivant un certain intellectualisme me permettant de rester conscient de ce système. J’ai pris de la distance avec mon quotidien grâce à ma capacité à faire sans croire, tout en cultivant ma capacité à croire sans trop en faire. J’ai un peu agi pour mes idées, certes, mais pas plus que ce qui est attendu d’une personne comme moi.

Ne croyez pas que j’ai un quelconque mérite à tout ça, il n’en est rien. J’ai juste été éduqué pour cela et, en 2015, j’ai appris à être en paix avec cette constatation. J’ai appris à reconnaître mes privilèges et à ne plus m’en culpabiliser.

Je continue à penser et à militer pour que les autres, ceux qui n’ont pas eu la chance de bien naître, puissent en bénéficier, mais j’arrive à mieux supporter qu’en attendant, j’en profite malgré tout. J’arrive à vivre avec le fait que, quoi que je fasse, actuellement, je profite d’un système au détriment d’autres. Je n’ai  évidemment pas, en 2015, découvert l’inaliénabilité de mes privilèges, je l’avais déjà noté un an plus tôt, je fais juste avec. Et si je fais un voeux (parce que cela ne peut être qu’un voeux) pour l’année prochaine, c’est que mes co-privilégiés puissent eux-aussi à la fois reconnaître ces privilèges sans se sentir diminué par ceux-là.

Bien sûr, pour ceux qui ont toujours vécu avec l’idée qu’ils ne doivent rien à personne, c’est compliqué d’admettre qu’on a simplement de la chance. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. Je ne parle pas d’alignement des astres et autres concepts mystiques. La chance, quand on est humaniste, c’est juste être la bonne personne dans le bon contexte. C’est reconnaître qu’aucun individu n’ont fondamentalement meilleur qu’un autre, mais a simplement la chance de se trouver dans un environnement où il réussit mieux qu’un autre.

Je continuerai donc à faire ce qu’on attend de moi en 2016, dans presque tous les domaines.

Parce qu’en 2015, ce qui a fait mon bonheur, c’est aussi de cultiver la marginalité de mon intimité. Si je fais ce qu’on attend de moi, je ne suis pas celui qui est attendu. L’année maintenant passée m’a donné la force de refuser d’être dans ma vie affective et sexuelle celui que je devrais. Je devrais être en couple, le couple défini par la loi et la coutume. Je devrais avoir une sexualité normée, à l’image de la personne sociale que je suis. Et même si j’ai pu être heureux en étant célibataire, je devrais chercher à ne plus l’être. Refuser tout cela, c’était déjà pas mal. Trouver une liberté dans la négation de ce qui m’oppresse est un premier pas qui me fut salutaire. Pour 2016, je veux construire, sans concessions. Je veux trouver mon chemin dans les multiples possibilités qui s’offrent à moi. Je veux pouvoir dire non à ce que je n’ai pas envie de faire, même si c’est avec des gens que j’aime beaucoup. Je veux pouvoir dire clairement ce dont j’ai envie aux personnes avec qui j’en ai envie, être honnête sur mes sentiments vis-à-vis des personnes qui comptent pour moi.

Et pour vous qui me lisez, je souhaite la liberté individuelle dans une société qui offre à tous la même possibilité de l’exercer.

Le World Press Photo Awards est revenu à la raison et à retiré son prix à Giovanni Troilo, pour son reportage bidonné sur Charleroi. Entre la mise en scène, les légendes trompeuses, et l’utilisation d’exceptions anecdotiques pour prétendre décrire une réalité courante, il me semblait difficile de considérer le travail du photographe comme du photo-journalisme.

Mais au-delà de cela, un élément du travail de Troilo m’a bien plus interpelé. Voici un extrait de la description de son projet:

Today social unease combines with the lives of the citizens. The roads, once blooming and neat, appear today desolated and abandoned, industries are closing down and spontaneous vegetation eats the old industrial districts. A perverse and sick sex, race hate, neurotic obesity and the abuse of psychiatric drugs seem to be the only cures being able to make this endemic uneasiness accettable.

Au-delà d’un portrait à charge complètement ridicule que dresse l’artiste, j’ai été interloqué par la justaposition du sexe, de l’obésité et de la haine raciale. Parce que regardons ce que Troilo considère comme la perversion

Vous avez tout d’abord une scène où le cousin du photographe a une relation sexuelle sur un parking avec une inconnue. Ici, ce qui est considéré comme pervers, c’est la relation sexuelle pour elle-même, sans relation sentimentale. On est pas loin du « il faut être vierge pour son mariage ».

Ensuite, une mise en scène d’un artiste (Vadim Vosters) qui prépare une oeuvre pour une exposition qui s’appelle « Divided Body », sur la place du corps, et qui montre donc des corps nu. Le fait qu’un artiste produise une oeuvre qu’on peu considérer comme portant une charge sexuelle ne me semble pas devoir mériter le qualificatif de « pervers ».

La troisième image représente une scène BDSM d’un couple connu de Charleroi vivant une relation de domination/soumission consensuelle, et qui par ailleurs sont fortement investis dans la communauté « fetish » de Charleroi, organisent différents événements, et vivent leur relation de façon très positive et ouverte. Très certainement, cette forme de sexualité n’est pas pratiquée, en tout cas jusqu’à ce point, par la majorité de la population (et est très loin de représenter la sexualité moyenne à Charleroi, d’ailleurs). Et peut-être mérite-t-elle le qualificatif de perverse. Mais en quoi peut-on considérer cela comme condamnable? En quoi cela est-il le signe d’une société en perdition? Si perdition sexuelle il y a, elle est dans les dizaines de milliers de viols conjugaux que les femmes n’osent pas dénoncer, pas dans les sexualités qui sortent du missionnaire du mercredi et dimanche soir.

Je suis d’autant plus troublé quand on accole la perversion sexuelle à la haine raciale. Vivre une sexualité perverse qui nous épanouit, cela nous grandit en tant qu’être humain, cela nous rapproche de nous-même, de nos corps, et des autres. Cela questionne les modèles de domination qui nous sont imposés tout au long de notre vie, cela nous permet de mettre en scène nos pulsions et explorer la part sombre que nous ne pouvons montrer en société dans un environnement sûr et sous contrôle. La haine raciale, elle, détruit les individualités, ramène l’homme au rang d’animal non pas au travers de jeux de rôle mais au quotidien, détruit les gens qui en sont victimes. Si nos perversions sexuelles contreviennent sans doute à une certaine vision de la morale, la haine raciale, elle, est profondément injuste et cruelle, destructrice pour les individus et pour nos sociétés.

Au final, le message de Troilo, qui se veut « choc », n’est qu’une injonction hyginéiste et moralisante de plus: soyez mince, ayez une vie sexuelle « normale ». Soyez productif, ne remettez rien en question. Le bonheur formaté pour tous. « Fitter, Happier, more productive« .

PS: la photo de Troilo traitant de l’obésité stigmatise la grosseur, la médicalise, et contribue à complexer les gens pour les formes de leurs corps.

Comme prévu, la sortie de « 50 Shades of Grey » au cinéma met sous les projecteurs le BDSM, tant dans ses aspects sexuels que relationnels. Comme prévu, elle le fait de manière loin d’être adéquate. Mais c’est aussi une formidable opportunité pour tenter d’en parler, de trouver un équilibre entre rejeter ce qui doit l’être dans ce livre, sans pour autant rejeter le BDSM dans ce qu’il peut apporter dans la sexualité (et probablement, pour certaines personnes, dans leur quotidien, mais c’est un sujet que je connais moins).

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Le premier problème du livre est sa piètre qualité littéraire, et je suis encore très gentil. Ce roman est particulièrement mal écrit, que ce soit dans sa structure, son vocabulaire, la construction des dialogues, l’évolution des personnages ou les descriptions. C’est un problème, parce que cela lui fait manquer de la précision et de la nuance pourtant essentielles dans tout ce qui concerne les relations humaines, et en particulier les relations de domination/soumission (que je vais abbrévier D/s). Que ce soit quand on parle de l’état d’esprit de ceux qui les pratiquent, de la grande question du conscentement ou même de la description des sensations, essentielles pour la partie S/M du BDSM, c’est dans les détails qu’on peut saisir la différence entre un état de soumission sain et une relation abusive, entre le fait de fleurter avec les limites de son conscentement et l’abus sexuel, entre la douleur qui fait entrer le corps en transe et celle qui le meurtit. Oui, entretenir une relation D/s est compliqué, demande beaucoup d’effort, énormément de prudence, et une grande finesse d’esprit. Le fait que cette finesse d’esprit manque dans ce livre est ce qui cause, en grande partie, le reste des problèmes qu’il représente.

Le deuxième problème du livre est son irréalisme non-assumé. Irréalisme car Grey n’existe pas dans notre monde. Dans notre monde, Grey, c’est DSK. En choisissant de placer des personnages fantasmés dans un environnement plutôt réaliste, le livre, loin de populariser les sexualités alternatives, contribue à les maintenir dans le domaine du fantasme. Ce qui dit ce livre, c’est à mon sens que les vraies personnes ne pratiquent pas ce genre de chose. Si vous êtes une femme, vous ne rencontrerez jamais une personne du quotidien qui vous fera découvrir le BDSM, et vous devez attendre un homme qui n’existe pas comme Grey. Si vous êtes un homme, ce qui dit ce livre, c’est que vous ne pouvez pas être un homme du quotidien si vous voulez pratiquer ce genre de sexualité: vous devez être riche, puissant et extrêmement beau. Ce que fait ce livre, c’est vous autoriser à fantasmer sur ce type de sexualité, mais certainement pas vous inciter à vous y lancer. C’est déjà pas mal, me direz-vous. Et c’est vrai que le fait qu’une femme écrive un livre qui permette à de nombreuses autres femmes d’explorer plus ouvertement leurs fantasmes et leur sexualité est un pas en avant. Mais ce petit pas ne doit pas nous faire oublier tout le reste.

Le troisième problème de ce livre est qu’il est très peu documenté. De toute évidence, il n’est basé sur aucune recherche sérieuse sur son sujet, mais bien sur les fantasmes et les idées reçues les plus courantes autour du BDSM. Il est d’ailleurs assez étonnant de voir à quel point il n’y a aucune prise de distance par rapport à la vision qui est donnée du BDSM. D’ailleurs, le BDSM, c’est quoi? L’acronyme est souvent étendu en « Bondage, Discipline, Domination & Submission, Sado-Masochisme ». Si ces différentes pratiques font partie d’un même univers, et que beaucoup de personnes actives dans le BDSM touchent un peu à chacune d’elle, beaucoup d’autres ne s’intéressent qu’à l’une ou l’autre part. En particulier, il est tout à fait possible d’avoir des jeux de cordes (bondage) sans relation de D/s, ou d’avoir une relation D/s sans que cela implique de jouer avec la douleur (le SM). Le manque de documentation du bouquin laisse penser qu’un ne peut pas faire l’un sans faire le tout, que tout cela ne se négocie pas de façon très détaillée (le « contrat » proposé par Grey est une hérésie pour toute personne qui prend la peine de se demander comment ça fonctionne en réalité). Quand à la description des sensations ou des états d’esprit provoqués par les différentes pratiques des protagonistes, elle me semble démontrer que l’auteur de les a jamais elle-même expérimentées, et ne semble pas s’être encombrée de demander à ceux pour qui c’est le cas de lui en parler. Il y a pourtant tant de belles choses à écrire sur la morsure de la badine sur la peau, la douceur du cuir qui se frotte avant de s’abattre, sur les endorphines qui rendent le coup un peu trop fort la première fois bien plus agréable la seconde fois, sur les sons, sur l’air qui se déplace, sur l’attente et la surprise d’une sensation inconnue, sur la chaleur de la peau rougie par la tension des cordes, sur les odeurs qui ne partent pas tout à fait après la première douche (et sur tout le reste, ne laissons pas ce qui est écrit dans ce livre ou ici limiter notre imagination). Quand on s’aventure dans le BDSM, on ouvre son corps à une gamme de sensation bien plus large, et c’est vraiment triste que le livre ne prenne pas la peine d’y donner goût.

Le quatrième problème du livre, sans doute le plus grave, c’est qu’il dévoie la notion de consentement. Alors que c’est sans doute ce qui est le plus important et le plus beau du BDSM. Dans une relation BDSM saine et éthique, un vrai dialogue s’instaure entre les partenaires autour des limites, des peurs, des envies, de ce qu’on n’ose pas mais qu’on aimerait quand même tenter un jour. Cette discussion offre des vrais moments d’intimité, contribue grandement à construire la confiance et la proximité entre les partenaires. Bien évidemment, on va avoir envie de jouer avec ses propres limites, ses propres tabous. Chez l’homme, un fantasme relativement courant est celui du maître-chanteur ou de la femme fatale qui va prendre plaisir à vous humilier. En réalité, chacune des humiliations subies aura été acceptée au préalable. Un des fantasmes parmi les plus courants chez les femmes est la scène de viol, ce qui ne veut pas dire que ces femmes veulent se faire violer. On peut aller très loin pour réaliser ce fantasme, avec une véritable mise en scène d’enlèvement, des relations sexuelles avec des véritables inconnus. Ca, c’est quand vous jouez avec quelqu’un que vous connaissez depuis 20 ans et envers qui vous avez une confiance absolue. Sinon, vous allez probablement vous limiter à un peu de brutalité, quelques cordes, un peu d’arrachage de vêtements , et peut-être quelques insultes (soigneusement déterminées, les insultes qui peuvent nous exciter sont différentes pour chacun). Et ce sera totalement génial, si chacun joue le jeu et respecte ce sur quoi ils se sont mis d’accord. Notre cerveau est formidable pour nous faire vivre des scènes intenses avec juste quelques symboles. Pas besoin que ce soit réaliste, juste d’avoir envie d’être convaincu que ça l’est.
Au-delà de cela, le dominant a pour responsabilité de veiller à ce que le consentement soit toujours acquis pendant la scène. Il y a le « safeword », bien sûr (un mot-clef qui, lorsqu’il est prononcé par un participant, met fin à la scène). Mais il n’est pas suffisant, parce que le soumis peut se retrouver dans une situation physique ou mentale où il n’est pas à même de le prononcer. C’est au dominant de vérifier oralement ou à l’aide de signe physique préalablement déterminés si le consentement est toujours exprimé. Le consentement, ce n’est pas la même chose que l’absence de non-consentement. C’est un acte positif, et si, à n’importe quel moment, un consentement positif ne peut être obtenu, c’est qu’il n’existe pas, et que la scène doit être interrompue. Ce type de mécanisme existe également dans les relations D/s qui dépassent le cadre sexuel, avec des espaces aménagés pour le dialogue entre le dominant et le soumis hors de leur rôle. Et c’est bien l’essentiel à comprendre: la relation BDSM ne peut être saine que lorsque que les deux parties sont conscientes qu’elles jouent un rôle, même si ce rôle est utilisé pour la totalité de leurs interactions. C’est ce qui rend possible le consentement, puisque c’est ce qui permet de reconnaître que les humains derrière les rôles sont égaux, et que leur consentement a la même valeur. Et c’est précisément pour cela qu’on peut considérer qu’une bonne part de la relation entre Grey et Anastasia n’est pas consensuelle.

Ce quatrième problème est encore plus renforcé par le fait que le livre est écrit du point de vue de la personne soumise qui subit cette relation non-consensuelle et la valide. Cela tend à faire penser qu’une relation non-consensuelle est une bonne chose, puisque la personne qui la subit en retire de la satisfaction. Et c’est extrêmement dangereux. Car même s’il arrive que, par chance, un acte non-consensuel éveille celui qui le subit plutôt que ne le blesse, c’est rarement le cas. La plupart du temps, les blessures qui sont causées sont profondes. Laisser croire aux hommes que parfois, dépasser les limites de sa partenaire peut-être une bonne chose pour elle; faire croire aux femmes qu’elles devraient accepter que leur partenaire dépassent leurs limites parce qu’elles pourraient l’apprécier, c’est inciter à l’abus sexuel, et culpabiliser les femmes pour les abus sexuels qu’elles subissent. Encore une fois, il y a une différence entre titiller ses limites, explorer ses peurs et ses envies refoulées dans un environnement sain et sûr, ce que peut permettre de faire le BDSM, et la violence sexuelle. Le fait que Grey passe par le BDSM suite à des traumatismes d’enfance n’est pas en soit le problème (en réalité, beaucoup de nos fantasmes naissent de traumatismes), mais bien que cela participe à la justification de la relation abusive.

Au final, ce livre est dommageable à la communauté BDSM, aux femmes, mais aussi à tout le monde qui y verrait une porte d’entrée pour explorer leur sexualité. D’une part, parce qu’il peut y amener des gens qui n’auront pas de comportements sûrs, qui vont s’en retrouver meurtris, ou qui vont blesser d’autres personnes. D’autre part, parce qu’il contribue à maintenir le BDSM dans la catégorie des fantasmes « ça m’excite, mais ce n’est pas pour moi ». Et c’est vraiment dommage, car en réalité, de très nombreuses personnes intègrent déjà des éléments du BDSM de manière « naturelle » dans leurs ébats. En être conscient, réfléchir à ce qu’on y trouve et se demander si on n’a pas envie de les explorer un peu plus pourrait amener à beaucoup de gens une vie sexuelle plus épanouie, et donc une vie plus heureuse, simplement. Bref, ne pensez pas que 50 Shades of Grey est représentatif du BDSM, mais ne vous refusez pas le plaisir d’aller le voir (avec un regard critique) si c’est pour vous une première étape dans votre exploration.

Si vous avez envie de lecture sur le sujet, je vous recommande chaudement The New Bottoming Book (ou The New Topping Book, selon le rôle qui vous attire le plus) de Dossie Easton et Janet W. Hardy. C’est mieux écrit que 50 Shades, bien plus éthique et tout aussi inspirant. Et si vous êtes plus du genre à avoir envie de discuter, le groupe Sex-Positive Belgium duquel je fais partie est là pour vous (on y parle aussi de polyamour, de droits sexuels et reproductifs, de safer-sex, et de tout ce qui tourne autour de la sexualité en général).

Nous sommes le 31 décembre 2014, et je ne sais pas si je vais me rendre à la soirée de nouvel an à laquelle je me suis engagé à aller. J’ai acheté les tartes et le vin, pourtant. Mais j’ai besoin d’être un peu seul. Besoin de faire un bilan.

L’année 2014 ne fut pas très bonne, dans l’ensemble.

Professionnellement, elle fut ponctuée de beaucoup d’atermoiement. Fin 2013, je rejoignais la Commission européenne en tant que consultant dans le domaine des médias sociaux. L’année fut éprouvante, parce qu’elle a nécessité beaucoup d’adaptation dans ma manière de travailler, mais également dans ce que je pouvais attendre de mon travail. Dans une institution comme la Commission, le travail d’une seule personne reçoit bien moins de visibilité que dans mes précédents boulots (en agence, en start-up). J’ai la chance de faire partie d’une équipe dynamique, et d’avoir un supérieur hiérarchique très compétent, responsable, motivant. Mais cela ne m’a pas toujours empêché de remettre en question la valeur ajoutée de mon travail.

Politiquement, 2014 est très probablement la pire année que j’ai vécu depuis l’éveil de ma conscience politique. Si le gouvernement précédent a été placé sous le signe de la plus grande déception (relire « Le PS, c’est fini« ), ce nouveau gouvernement, tant par son casting, par son programme que par ses premières décisions, me révulse. Et m’a remplit d’une colère acre, sombre, destructrice (relire par exemple « Se battre quand on es dominant« , « On a la réussite qu’on mérite« , « Je ne suis pas féministe, je suis misandre« , « Nos vieillesses« , « La neutralité hétérosexuelle« ). Une colère qui a réveillé chez moi des questions que je pensais résolues.

Car 2014, c’est surtout une année de questionnement existentiel. La maxime qui m’a guidée depuis 10 ans pour survivre à l’absolue absurdité de l’existence, « Vivre, c’est perdre son temps », ne m’a plus apporté la sérénité. L’absurdité de l’existence m’est apparue de plus en plus cruelle et insoutenable à mesure qu’il me semblait impossible, en tant qu’individu dans un système, de vivre sans exploiter autrui, d’exister sans nuire. Si la vie ne sert à rien, et qu’il est impossible de la vivre sans nuire aux Autres, comment supporter l’absence de sens?

Puis 2014, c’est aussi la fin d’une belle relation sentimentale. Et même, maintenant que 2015 approche, je peux le dire, une belle relation amoureuse. Une relation que j’ai épuisée en essayant de lui faire combler un vide trop grand pour elle, trop grand pour n’importe quelle relation. Une relation dont je ne regrette rien, ni ce qu’elle m’a apporté, ni ce que je lui ai donné.

Mais depuis décembre, je vois poindre le renouveau de 2015.

Professionnellement, la valeur ajoutée de mon travail a été confirmée par la prolongation de ma mission à la Commission. Une mission à laquelle il m’appartient de donner un sens et une valeur, ce à quoi je vais m’attacher avec une confiance renouvelée.

A côté de cela, 2015 sera aussi une année où je veux me recentrer sur des projets qui me tiennent *vraiment* à cœur. Goûte Mes Disques, d’une part, où j’ai déjà assez bien contribué en 2014, et qui m’apporte les opportunités et la motivation pour continuer à explorer la musique contemporaine, comme Radio Campus Bruxelles à l’époque. Sex-Positive Belgium, d’autre part, une toute jeune organisation dont les premiers mois seront aussi critiques pour sa survie que l’est sa mission et son apport à mon niveau personnel.

Au niveau politique, même si je ne compte pas mettre mes idées en sourdine, je veux essayer de les exprimer là où elles peuvent avoir un impact, et avec l’empathie nécessaire pour ne plus me laisser submerger par la colère. Je ne sais pas si 2015 sera une meilleure année à ce niveau-là, mais je ne veux pas laisser le politique empiéter sur mon identité comme ça a pu être le cas cette année.

Et puis, 2015 sera une année de célibat, afin de me donner la possibilité d’explorer au maximum toutes les opportunités qui s’offriront à moi. Je serai amant, « slut », pervers radical, coup d’un soir, amoureux de transit de personnes avec des envies et des origines toutes différentes, mais je ne serai pas en couple. Et peut-être que de ces rencontres germeront des projets qui amèneront l’une ou l’autre de ces relations sentimentales ou sexuelles à devenir amoureuses.

Mais avant tout, je veux que 2015 soit une année d’amitié. Je veux consacrer plus de temps, plus d’énergie, plus d’émotions aux gens qui comptent pour moi, avec qui chacun des échanges est un enrichissement (que j’espère et je crois mutuel). Je pense à Phil, Jen, Nico et Nicolas (ou inversement), Sophie, mais aussi à Maïthé, Simon, Val ou Amélie. A ma famille aussi, dont les contours et les dynamiques toujours en changement me rappellent que si tout est toujours à refaire, tout peut toujours être refait.

Il est 19h maintenant, et je vais aller à la soirée à laquelle j’ai dit que j’assisterais. Pas pour la nourriture, pas pour l’alcool, pas pour la fête ni la musique, mais pour la chaleur humaine, celle que je peux donner et recevoir, celle que je me suis trop longtemps refusée.