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Il est étonnant de constater combien certains essayent d’affirmer la supériorité du monde occidental sur le monde arabe (mais pas que) par tous les moyens. Un de ces moyens, c’est de mettre en avant la « misère sexuelle » des pays arabes, résumés aux pays arabo-musulmans. Avec l’idée sous-jacente que cette misère sexuelle est inexistente dans le monde occidental, ou limitée à une très petite minorité. Pour ma part, j’affirme que la misère sexuelle est comparable dans le monde occidental que le monde arabo-musulman, même si c’est sans doute pour des raisons différentes.

Le mécanisme de base est pourtant le même: il s’agit globalement de limiter l’expression sexuelle dans l’espace public. L’outrage aux moeurs existe dans la majorité des pays occidentaux, et le principe est exactement identique à ce qu’on peut observer dans le monde musulman: une autorité décide des démonstrations sexuelles acceptables en public. Pour certains pays musulmans, cette autorité est religieuse. Dans les pays occidentaux, c’est le pouvoir politique.

Théoriquement, cela fait une grande différence. Le pouvoir politique étant, en démocratie, contrôlé par les citoyens, le contrôle de la sexualité qu’il exerce est une émanation de la société. Ce contrôle serait donc celui que les citoyens sont d’accord d’appliquer à eux-même et aux autres, quand celui exercé par l’autorité religieuse est, par définition, imposée par une caste (cela peut s’argumenter, en particulier dans le monde musulman où les imams ont une grande liberté et s’adaptent, j’imagine, bien plus aux communautés locales auxquelles ils s’adressent que les prêtres chrétiens, et peut-être aussi pas mal de politiques).

En pratique, on est loin du compte. Les lois qui régissent les moeurs sont très vieilles, et très floues. De tout temps, elles ont été utilisées de manière très différente pour contrôler des populations particulières, allant des minorités sexuelles aux femmes en passant par les personnes non-mariées ou les travailleuses/travailleurs du sexe. Encore aujourd’hui, leur application dépend énormément de ceux qui détiennent l’autorité. D’une zone de police à l’autre, vous serez traité différemment (comme l’explique très bien cet article d’Arc-en-Ciel Wallonie). Fondamentalement, ici comme là-bas, c’est une autorité qui décide si « des actions qui blessent la pudeur » sont commises sur des bases complètement floues et sur des jugements individuels.

Mais au-delà de l’autorité qui impose de manière peu contrôlée ce qui atteint les moeurs, les sociétés occidentales ne sont pas moins victimes de doubles injonctions contradictoires que les sociétés musulmanes en ce qui concerne la sexualité.

Ainsi, notre éducation sexuelle est limitée aux risques de la sexualité (MST et grossesses indésirées), alors qu’à côté de cela, notre éducation sentimentale lie fortement la sexualité à l’amour (la sexualité hors de la relation amoureuse étant toujours « moins bien »).
La sexualité nous est présentée comme nécessaire à notre équilibre humain, mais on revient régulièrement avec le spectre de l’addiction au sexe.
Même si cette idée est de plus en plus combattue, on entend régulièrement que l’homme a un besoin primaire de sexe. Mais on trouve répugnant et condamnable de se masturber au travail.
Etre sexuellement attractif est considéré comme une caractéristique positive, mais multiplier les partenaires est perçu négativement, en particulier pour les femmes, et pour tout le monde à partir d’un certain âge.
On peut vendre n’importe quoi avec du sexe (des voitures, des biscuits, des toitures), mais on ne peut pas vendre des services sexuels.
On est responsable de notre propre bien-être affectif, mais on n’a pas le droit d’acheter des services sexuels.
En d’autres termes, la seule forme relationnelle acceptable est la monogamie (en série). La seule forme de sexualité acceptable est la sexualité pénétrative phallocentrée.

C’est particulièrement vrai pour les personnes de sexe féminin. Les femmes subissent encore bien plus que les hommes ces doubles injonctions. On attend des femmes d’être des mères si elles ne veulent pas devenir des putains, mais on sous-entend qu’elles doivent être les deux, sans qu’il soit acceptable de le montrer. Aujourd’hui, les femmes doivent aimer le sexe, mais uniquement avec l’homme qui les a choisi, de la façon dont il l’a choisi. Elles sont responsables de leur plaisir sexuel, mais sans pouvoir choisir la sexualité qui leur convient (il faudra de toute façon qu’elles se fassent pénétrer le vagin). Si elles peuvent mener une carrière tant qu’elles assument leur responsabilité de mère (un peu plus partagée dans le couple qu’avant, mais encore largement inégalitaire), elles doivent aussi rester disponible sexuellement, et se voient souvent culpabilisées pour la mauvaise qualité des relations sexuelles dans le couple. Bref, même si les femmes sont de plus en plus poussées à être actrices de leur sexualité, elles ne peuvent la définir que dans le cadre de la structure patriarcale existente.

Quand aux hommes, ils se retrouvent confirmés sans arrêt dans leur rôle de prédateur sexuel, alors même que la violence sexuelle elle-même est de plus en plus décriée (heureusement).  La production culturelle occidentale sous-tend l’idée du masculin définit par sa capacité à obtenir la sexualité, et du féminin à résister suffisamment mais pas trop. A force de montrer certaines formes de violences sexuelles comme des actes de séduction, on peut difficilement s’étonner que ces comportements soient acceptés et même valorisés, et ce tant par des hommes que par des femmes. Pour aller plus loin là-dessus, cette série de tweets sur la masculinité toxique est excellente.

L’ensemble de ces éléments, le reliquat de notre culture judéo-chrétienne, la contre-réaction aux mouvements libertaires de Mai 68 et la culture de la performance omniprésente sont à l’origine d’une misère sexuelle en Occident qui, malheureusement, va en s’aggravant.

Bien sûr, une certaine élite, dont je fais partie, la subit moins que les autres. Les formes de relation sentimentales non-monogames commencent à faire partie de la vie publique, tout comme les formes de sexualités alternatives. Cela ne vient pas sans préjugés et sans difficultés, mais cela permet malgré tout à une minorité dominante d’accéder au bien-être sexuel, aidé en cela par des sexologues, thérapeutes et autres coachs relationnels. C’est le cas également dans le monde arabe, et cela, à mon sens, a été le cas tout au long de l’histoire. Les puissants ont toujours eu accès à une sexualité plus satisfaisante.

C’est toute une autre histoire pour l’ensemble de la population, coincée dans les représentations de ce que doit être la sexualité. La pornographie mainstream exclut toute forme d’alternative à la sexualité pénétrative basée sur l’orgasme et la performance. La relation amoureuse non-monogame est présentée systématiquement comme une catastrophe tant personnelle que sociale. L’absence de sexe ne peut être un choix.

Dans une société où on nous dit que tout ce que l’on désire peut être acheté, et qu’il suffira de « réussir » pour l’obtenir, les discours sur les désirs sexuels suivent le mouvement: à la fois, la réussite sexuelle est présentée comme obtenue par la réussite sociale, mais par ailleurs, on naturalise la capacité sexuelle. On a accès à des partenaires sexuels attractifs quand on est quelqu’un d’attractif, mais le sexe est aussi présenté comme une capacité innée, où aucun apprentissage n’est nécessaire. Dès lors, les personnes insatisfaites de leur sexualité le ressentent à la fois comme un échec social supplémentaire (je ne baise pas parce que je suis pauvre, que je n’ai pas de grosse voiture pour draguer, parce que je suis caissier/arabe et que personne ne veut d’un cassier/arabe dans son pieu,…) mais aussi comme une attaque sur sa valeur (je suis même pas capable de faire jouir ma femme/mon mec alors que c’est quand même le truc le plus naturel au monde).

La relégation de la sexualité dans le privé rend encore plus difficile l’échange et, en parallèle avec la sexualisation de plus en plus marquée de la production culturelle, crée frustration, fantasmes et attentes. La vie sexuelle de son voisin est toujours meilleure que la nôtre. On n’est jamais assez beau pour être bon au lit. On n’est jamais assez bon au lit pour être avec des personnes « sexy ». On n’est pas assez bien pour proposer nos fantasmes à notre partenaire, on n’est pas assez beau pour espérer coucher avec notre voisin.

Chez nous, comme dans le monde arabo-musulman, la société condamne les personnes qui expriment leurs envies sexuelles ouvertement, qui demandent, et grâce à cela obtiennent, ce qu’ils désirent. Le comportement sexuel dans le monde occidental est tout aussi cadenacé par des mécanismes sociaux, certes différents mais pas moins puissants, que dans le monde musulman. Cela crée un niveau de frustration sexuelle comparable, ce qui a un impact évident sur la violence sexuelle omniprésente dans nos sociétés (pas sur le mode « j’ai des besoins non-comblés, donc je vais violer quelqu’un » mais plutôt « en tant que dominant, j’ai le droit de prendre ce qui me revient »). Dès lors, et vu que les causes sont similaires dans le fond (pas sur la forme, je l’accorde), il me semble bien plus constructif, si on veut lutter contre cette misère sexuelle, de voir vers quoi nous devons tendre tant dans les sociétés occidentales que arabo-musulmanes, plutôt que de créer l’illusion d’une différence de nature pour mieux renvoyer, encore une fois, dos-à-dos des cultures qu’il est bien dans l’air du temps d’opposer.

Je n’avais pas envie de parler de Dandoy. Je ne pensais pas qu’il faudrait en parler. J’avais l’impression que l’histoire était pliée quand j’ai vu la campagne apparaître. Je suis passé en magasin, j’ai discuté avec une vendeuse et compris directement qu’il s’agissait d’une opération marketing qui s’affirmait exploiter le corps de la femme pour vendre des biscuits. Je pensais que tout le monde s’accorderait, à part les quelques cons habituels, à dire que c’était de la merde. Je me trompais. Il y a des politiciennes qui défendent les images au nom du commerce local, il y a des journaux qui les défendent au nom de la liberté artistique. Donc voilà, je vais quand même écrire quelque chose sur le sujet.

1. Toutes les images de la campagne sont choquantes. Certes, celle de la femme en rouge est plus directe, mais c’est bien dans le procédé que se situe le problème. Pour chaque image féminine, il consiste à choisir une photo sexy rétro et à coller une photo du produit à vendre (un biscuit) sur la tête de la modèle, de façon à ce que seul son corps soit visible. Je ne vois pas comment il est possible d’argumenter sur le fait que ce procédé est une objectification du corps de la femme. On pourrait même dire que c’est l’exemple ultime du procédé, puisqu’il s’agit littéralement d’utiliser le corps féminin offert comme support au produit à vendre. On notera que le procédé est encore plus choquant en constatant que c’est exactement l’inverse qui a été fait pour les hommes. Là, le biscuit cache le corps masculin pour souligner son visage. On pourrait sans doute aller plus loin dans l’analyse des images, mais franchement, ce ne serait pas très utile.

2. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la liberté artistique du créateur de ces images. Thomas Lélu, artiste parisien (dont le premier roman a été « acclamé par Beigbeder », et avec qui il travaille pour le magazine érotique érotico-réactionnaire Lui), a bien le droit d’interroger ce qu’on montre ou pas des corps des femmes. On peut analyser et discuter son travail, le trouver ou non sexiste, et réfléchir au message qu’il essayerait de faire passer (si message il y a). Là n’est pas la question. Parce que lorsqu’une oeuvre devient une publicité, son contexte et son but change complètement. Et une image qui peut être acceptable dans le cadre d’une réflexion artistique (mais ne l’est pas toujours – souvenons-nous de l’affaire Troilo) peut tout à fait devenir sexiste dans un cadre commercial.

3. Le problème n’est pas l’érotisme ou la charge sexuelle de l’image. On peut certes s’interroger sur le fait d’utiliser ce type d’image pour une marque comme Dandoy, mais c’est un choix stratégique qui n’est pas en soi problématique. Ce qui l’est, c’est le type d’image qui est choisie, c’est le message que celui-ci fait passer. C’est le fait que les images choisies valident la position d’objet sexuel de la femme face à l’homme acteur de sa sexualité. Mais en miroir, il valide également l’idée de l’homme esclave de sa propre sexualité, dont les choix sont guidés par la chatte qu’il va fourrer. Bien évidemment, c’est le cas d’une très grosse partie de la production érotique/pornographique encore actuellement. Et oui, une part non négligeable de la publicité fonctionne sur ce ressort (et en particulier celle qui cible les femmes, d’ailleurs – ce qui explique sans doute la frilosité de Elle quand il dénonce la campagne). Ce n’est pas plus acceptable pour autant.

4. Il faut arrêter de considérer ce type de campagne comme « moderne ». C’est simplement faux. Ce type de campagne existe depuis les années 70, et si les gens commencent à ne plus les accepter, ce n’est pas parce qu’ils sont pudibonds, mais parce qu’ils en ont marre qu’on montre les corps, les hommes, les femmes, le sexe de la même façon depuis 50 ans. Ce n’est pas une régression que de ne plus vouloir accepter l’objectification des corps féminins, c’est vouloir voir des femmes sujets de leur sexualité, actrices de leur désir. C’est vouloir la modernité (encore timide) dans les rapports quotidiens entre hommes et femmes transparaître dans les images qu’on utilise pour représenter ces rapports. C’est vouloir une véritable libération sexuelle pour touTEs. Et pour cela, il faut faire voler en éclat les symboles phallocrates comme cette campagne afin que chacunE puisse avoir le sexe qu’il veut plutôt que celui qu’il doit.

Bref, si vous pensez que ce genre de campagne est dépassé, ne vous contentez pas de le dire sur Internet. Allez en magasin. Parlez aux vendeuses et aux managers. Fort. Quand il y a beaucoup de clients.

Pourquoi les demandeurs d’asile (et les autres) ont-ils continué à dormir dans une tente dans un parc plutôt que de rejoindre le centre d’accueil qui a été ouvert afin de les abriter? Théo Francken souhaite que nous y voyions des exigences de standing dans ce que nous offrons à ces personnes, exigences bien-sûr déplacées à ses yeux. Ce n’est évidemment pas le cas. Il y a des raisons tout à fait concrètes pour l’expliquer: un accueil de nuit sans service ni confort est bien moins désirable qu’une tente dans un parc où on peut trouver de quoi se nourrir, se vêtir, se laver, déféquer,… Il est d’ailleurs tout à fait remarquable qu’un état aussi riche disposant d’une administration aussi structurée que le nôtre réussit à faire nettement moins bien que des bénévoles et des organisations toujours sous-financées. Mais là n’est pas mon propos. Répéter des évidences aussi banales est nécessaire pour contrer les populismes égoïstes qui se saisissent et déforment la moindre information pour justifier leur égoïsme. Reste qu’il faut aller plus loin.

Car ce qui explique pourquoi les solutions d’accueil proposées par l’état ne sont pas adoptées par les demandeurs d’asile, c’est qu’elles n’ont, en fait, rien à voir avec l’accueil. Quand on accueille quelqu’un chez soi, ce qu’on fait, ce n’est pas fournir un lieu à l’abri des intempéries, de la nourriture plaisante, un peu de confort. Quand on accueille quelqu’un chez soi, ce qu’on offre réellement, c’est une rencontre, un contact, un lien. C’est ce que les demandeurs d’asiles trouvent dans leur camp de tente, et qu’ils ne trouvent pas dans le dortoir qui leur est proposé.

N’ayons pas peur des mots, ce dont je vous parle, c’est d’amour. Quel demandeur d’asile peut croire que la Belgique va les aimer, quand ils sont dans les files devant l’Office des étrangers ou parqués dans un bâtiment désaffecté? Qui croit un instant que Théo Francken veut accueillir ces personnes qui se trouvent sur notre territoire, veut les rencontrer, veut créer un lien entre l’état qu’il représente et eux? Qui peut penser que Théo Francken aime ces réfugiés? Personne! Parce que Théo Francken n’aime pas ces réfugiés, et s’en cache à peine. Il n’aime pas les réfugiés. Peut-être même les déteste-t-il… Et on ne peut accueillir, rencontrer, créer du lien avec des gens qu’on déteste.

Par contre, les dizaines de personnes qui donnent leur temps et un peu de leurs avoirs, ceux qui vont sur place, croisent des regards, offrent un sourire en plus d’une paire de chaussure, laissent transparaitre leur angoisse, leur tristesse, leur vulnérabilité face à une situation qu’ils ne maitrisent pas, face à la peur de l’autre accumulée par des années de xénophobie latente; ces personnes fournissent un accueil. En plus de vêtements et de nourriture, ils offrent de la camaraderie, de l’amitié, de l’amour et du désir peut-être. Ils offrent ce qui nous rend humain.

Sentimentalisme bon marché? Idéalisation? Peut-être… Mais que ce soit le cas ou pas, il faudra bien que la Belgique finissent par les aimer, ces réfugiés. Car ils ne sont pas là pour 15 jours, mais pour beaucoup, pour le reste de leur vie. Ils vont rencontrer des citoyens, ils vont avoir des enfants et les envoyer dans des écoles, ouvrir des commerces, travailler dans des entreprises et services publics. Ils vont se faire soigner dans des hôpitaux et peut-être avorter dans des plannings familiaux. Certains passeront des nuits dans des cellules de dégrisement et d’autres râleront d’avoir été flashés à 75 km/h dans les tunnels du centre de Bruxelles. Il faudra donc bien que la Belgique aille à leur rencontre, crée du lien, soit en contact. Il faudra donc bien que Théo Francken comprenne que ceux qu’il refuse d’accueillir vont devenir ses voisins.

Heureusement que d’autres que lui ont le sens de l’accueil, parce que c’est ça qui fera de ces demandeurs d’asile des citoyens.

La nouvelle choque encore, heureusement. Une famille pakistanaise va être expulsée de Belgique suite à ce qu’on pourrait appeler un mauvais concours de circonstance ou une horrible bévue. En août dernier, un jeune pakistanais se fait filmer par des caméras de surveillance à Louise avec, sous le bras, une batte de cricket (le cricket est un sport important au Pakistan, comme dans beaucoup de pays historiquement sous influence de l’empire britannique) entouré d’un sweat-shirt. La police soupçonne une arme et un potentiel terroriste. Trois mois plus tard, certains disent sous la pression de l’ambassade israélienne qui ne voit pas avancer l’enquête, la police publie un avis de recherche en utilisant des photos tirées de l’enregistrement vidéo. La presse reprend cet avis de recherche en y ajoutant, parfois avec une titraille hallucinante, l’idée qu’il s’agit d’un terroriste antisémite. Le jeune homme est mis au courant de cet avis de recherche, se présente à la police pour expliquer son cas, et la convainc de sa bonne foi. Entre temps, au vu de l’affaire, le père du jeune homme se fait licencier de l’ambassade dans laquelle il travaillait. Conformément à notre politique d’immigration, lui et toute sa famille se voient dans l’obligation de quitter le territoire dans la semaine.

Suite à cela, on peut observer que, selon les sensibilités de chacun, on va avoir tendance à blâmer l’acteur « le plus coupable » à nos yeux. Pour certains, l’ambassade. Pour d’autres, les médias. Pour d’autres encore, la police. Ou même, l’ambassade israélienne. C’est, à mon sens, une grossière erreur. Car, en réalité, chacun de ces acteurs a joué son rôle plus ou moins correctement dans cette affaire. L’ambassade israélienne se doit de protéger ses ressortissants, la police de protéger les citoyens, les médias d’informer les citoyens, et l’ambassade du Pakistan de protéger sa réputation. On peut bien sûr pointer des erreurs à la marge, particulièrement dans le chef des médias, mais globalement, dans cette affaire, le système à fonctionné.

Et c’est bien parce qu’il a engendré cette situation profondément injuste que c’est bien à ce système qu’il faut adresser ses critiques, et pas à certains de ces acteurs. A mon sens, cette histoire trouve son origine à l’intersection de trois éléments essentiels du système: la xénophobie institutionalisée au travers de notre politique d’immigration, la société de surveillance et la société du spectacle.

Il semble inutile de l’écrire une fois de plus, mais si le jeune homme avait été blanc et bien rasé, il n’aurait probablement jamais été soupçonné de quoi que ce soit, et en tout cas, jamais la cible d’un avis de recherche, surtout plusieurs mois après les non-faits. Et même si des sondages plus ou moins sérieux semblent indiquer que les musulmans expriment plus souvent des clichés antisémites (ce qui ne veut pas dire qu’il y a corrélation, c’est évident, mais toujours bon à rappeler), cela ne justifie en rien le traitement judiciaire de ces images. Ce qui le justifie, c’est bien la xénophobie induite par notre approche des « étrangers ». Quand le but de notre politique d’immigration se résume à « en avoir le moins possible » et « en renvoyer le plus possible », que peut-on espérer d’autre? De la même façon, si beaucoup blâme l’ambassade du Pakistan pour sa décision de virer son employé, peu se pose la question de leur expulsion systématique suite à la perte de ce travail. C’est pourtant ce type de politique qui est, en partie, à l’origine du fait divers, dans son ensemble.

Mais l’origine de ce fait divers, c’est aussi l’existence des images de ce jeune homme, une batte de cricket sous le bras, dans la rue. L’argument habituellement utilisé pour contrer les grincheux qui s’opposent à ce genre de surveillance, c’est que ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à craindre. Cette histoire est un exemple de plus que l’argument est simplement faux. Ce sont précisément ceux qui n’ont rien à se reprocher qui ont le plus à craindre de cette « transparence » dans une seule direction. Il a déjà été plusieurs fois montré que cette surveillance n’avait pas d’impact sur la criminalité. Et si elle a peut-être aidé à résoudre certaines affaires, on peut se demander si ces affaires n’auraient pas été résolues sans elle. Bref, la question, finalement, est de savoir si les faibles gains en termes de sécurité procurés par cette surveillance de tous par certains vaut le risque que cela fait courir à nos libertés, et même, parfois, nos vies.

Car oui, les méfaits de cette société de surveillance prennent une tout autre ampleur dans un monde où les « gatekeepers » que sont supposés être les médias sélectionnent l’information sur base de l’histoire qu’on peut en raconter, et non plus l’importance intrinsèques des faits. Par ailleurs, il ne rapporte les faits en les éclairant par des informations complémentaires, mais les mettent en scène pour rendre leurs histoires plus attrayantes. C’est la combinaison de ces deux éléments qui fait que l’image d’un jeune homme se balandant il y a trois mois à Louise avec sous le bras un paquet qu’on pourrait prendre pour un arme devient le titre « Un tueur antisémite dans la nature? ». Ces titres n’existent que parce que la presse est devenu plus un outil de divertissement que d’information, tout simplement parce qu’à force de vivre dans une société où tout est spectacle, à commencer par ce que nous projetons de nos propres existences, nous n’attendons plus des médias que de nous confirmer dans le rôle que nous jouons.

Et donc, une image parmi des millions d’autres a été interprétée par les anonymes qui sont chargés de la juger selon le modèle dominant et mise en scène par les médias afin de plaire à leur public. Si ce n’est pas ce que nous voulons, ce n’est pas à la police, aux médias ou aux ambassades qu’il faut que nous nous en prenions, mais aux éléments de notre système social qui les font prendre les rôles qui mènent à ces histoires.

La période de Noël est de retour. Derrière la belle morale chrétienne qu’elle véhicule, elle est devenu un des nombreux éléments constitutifs du système de domination dans lequel nous vivons et duquel nous profitons.

Tout d’abord, la fête de Noël est par définition égoïste. C’est le moment où on peut se dédouaner du système injuste qu’on nourrit en se donnant bonne conscience vis-à-vis de ses proches. C’est le retour vers la famille proche, la cellule sociale minimale, de laquelle faire le bonheur suffit, en cette période, à être quelqu’un de bien. C’est se réfugier dans une bulle et faire semblant que si l’intérieur est confortable, ce qui se passe à l’extérieur n’a aucune importance.

Mais il y a pire. Grâce au consumérisme ambiant, la fête de Noël est surtout l’opportunité pour tous d’avoir l’illusion de s’élever dans l’échelle sociale, d’être moins dominé ou plus dominant pendant une courte période. En dépensant plus que ce qu’on peut se permettre au quotidien, on reprenant des codes des dominants, on a l’impression d’avoir la possibilité de se mettre dans leur peau pour un moment. Comme au temps du Carnaval, où le fou prenait la place du Roi.

Mais c’est une chimère. C’est confondre les symptômes de la domination avec son essence. Car si les dominants sont, pour la plupart, riches, c’est avant tout une conséquence de leur capital non-monétaire. Faire croire qu’on peut dominer en dépensant plus est sans doute un des rouages les plus efficaces pour perpétuer la domination. En ce sens, quand vous offrez à vos parents (ou vos enfants) des cadeaux qu’ils ne pourraient normalement pas se payer, en leur donnant l’illusion qu’ils s’élèvent par ce qu’ils ont, vous contribuez à les maintenir là où ils sont.

Dès lors, je vous propose cette année d’offrir une autre cadeau à vos parents, à vos enfants, et à vous même. Offrez-vous une grève. Il y a justement une promo spéciale le 15 décembre, juste à temps pour être en plein dans l’esprit de Noël. Une grève vous coutera un jour de salaire, ce qui fait environ 1/20 de votre mois. C’est plus ou moins ce que vous auriez dépensé pour un seul cadeau, sauf que vous offrez la même grève à tous le monde! En plus, pour le coup, plutôt que de donner l’illusion à vos proches de ne pas être un rouage d’un système où ils dominent/sont dominés, vous contribuerez à faire en sorte qu’ils le soient un peu moins. Si ça c’est pas le plus cool cadeau de Noël que vous pouvez leur offrir…

Franchement, en tant que citoyen belge, d’origine belge, qui ressemble à un belge, qui a bien l’air cisgenre comme il faut, et qui est un homme de surcroit, je dois une grosse baise à Théo et à Jan. Sur les deux joues, comme on fait dans nos campagnes bien belges, là où les femmes sont libres (de faire la cuisine) et où les marocains ne s’installent pas (parce qu’ils seraient rejetés par tous). Avec leurs gesticulations, je peux me transformer en anti-raciste, en défenseur de toutes les minorités, à bon compte, et sans changer mes habitudes de dominant.

Parce que pendant que je m’insurge, à raison, contre les saillies d’une débilité tellement évidente qu’elles ne peuvent que cacher un handicap mental, contre les relents homophobes de vieux emails qui cachent certainement l’envie de se faire baiser comme une tapette dans une backroom de la Démence, contre des propos racistes typiques de ceux qui se sont faits refouler par une arabe voilée bien trop peu discrète pour ne pas avoir envie d’un étalon BBB pour la chevaucher, oui, pendant ce temps-là, je ne réfléchis pas à mes petites habitudes de vérifier mon portefeuille à l’arrière de mon pantalon quand un groupe d’allochtones passe derrière moi, aux légendes urbaines sur la vie sexuelle des LGBTQI que je prends plaisir à colporter, à ma réaction de recul et de malaise quand un trisomique prend place à côté de moi dans le métro, ou pire, quand un pauvre s’installe dans le café où je prends mon expresso du matin, au paternalisme dont je fais parfois preuve vis-à-vis de collègues féminines.

Bisous à tous les deux!

Note de la rédaction: ce billet a été écrit contre services sexuels, mais je ne vous dit pas duquel des deux.