Pas le temps de lire? Retrouvez cette chronique parée de ma douce voix dans l’épisode 103 d’On a toujours raison
Il y a quelques jours, j’ai vécu un week-end assez particulier qui m’a, je crois, fait prendre conscience de pas mal d’éléments intéressants sur la manière de consommer l’art et le divertissement. Deux expériences très différentes qu’il m’amuse ici de mettre en parralèlle: la finale belge de l’Eurovision et le vernissage d’un salon artistique régional.
L’Europe fraternelle
Je ne suis pas un grand fervent du concours Eurovision de la chanson. Mais cette année, pour des raisons professionnelles, j’ai dû m’y intéresser de près, puisque j’étais impliqué dans l’organisation, surtout du côté « relation avec les groupes et leurs fans sur les réseaux sociaux ». Ce fut une expérience traumatisante. Je m’imaginais bien que, derrière une façade de cordialité et de soutien confraternel, les groupes et leurs fans allaient surtout faire leur propre propagande et que mon rôle serait simplement d’éviter le spam. J’ai été confronté à des propos d’une violence assez incroyable, à des attaques ad nominem, à des coups bas et à de l’acharnement sur certains candidats que je ne croyais possible que dans certaines expériences de psychologie comportementale.
Du côté des fans, cela se matérialise par une mauvaise foi à toute épreuve doublée d’une lecture de la liberté d’expression qui va dans un sens: le leur. A la limite, je peux le comprendre. Emporté par la ferveur autour du concours, on en perd la distance critique et on veut répondre à jeu égal avec les fans des « autres » (dont on peut parfois reconnaître un certain talent, mais de toute façon bien moindre que celui de « notre » artiste). Le problème, c’est qu’on en vient vite aux insultes, aux théorie du complot, aux menaces de poursuites judiciaires.
Mais le pire est que les artistes et les proches entretiennent ce mouvement. S’ils n’ont pas été sélectionnés, c’est parce que les conditions de la sélection n’étaient pas bonne, parce qu’il n’y avait pas de Jury, que les votes du public n’ont pas été comptabilisés, parce qu’on avait déjà décidé qui serait le vainqueur. Jamais parce qu’ils étaient moins (ou pas) bons. Qu’importe si un huissier de justice supervise le concours, qu’importe si les membres du jury sont formellement indiqués dans le règlement, qu’importe si les conditions ont été exactement les mêmes pour tout le monde, leur échec est dû aux autres, les méchants organisateurs qui ne comprennent rien à la musique et on choisit un gagnant moins bon exprès parce qu’ils étaient jaloux/cons/membres de la même famille/… Bref, la mentalité de « je suis le meilleur et je ne vais sûrement pas me remettre en cause (parce que ça voudrait dire que mon destin n’est peut-être pas de devenir le plus grand chanteur de tous les temps). »
Ce mousseux, comme cette céramique, est délicieux
Le lendemain de cette sélection nationale de l’Eurovision, je me rendais dans ma ville natale de Mons, pour y visiter ma mère qui elle visitait le vernissage d’un salon d’art local, le salon du « Bon Vouloir ». L’objectif de ce salon est de promouvoir les artistes locaux et régionaux.
Et on se retrouve donc avec une attitude complètement à l’opposé de celle que j’avais vécu la veille. Dans ce salon, tout est merveilleux: la céramique bariolée, les dessins style « primitifs », les oeuvres abstraites faites de formes géométriques de couleur,… Il n’y a absolument aucun esprit critique public, ni chez les artistes entre eux, ni chez le public.
Si cela a un côté reposant, il faut bien admettre que quand la préoccupation principal consiste à récupérer le plus de verre de mousseux bon marché au bar, le ridicule de l’événement en devient criant. Ici, les artistes n’ont absolument aucune ambition et le public aucune attente, regard ou objectivité. Il s’agit d’un simple prétexte à mondanité et reproduction sociale. C’est ce dernier point qui est le plus triste, car si on atteint rarement une telle vacuité dans un événement, les participants sont malgré tout convaincu que ce sont ce type de rencontre du dimanche midi qui sont la preuve de leur élévation sociale et culturelle.
Bref, tout cela pour arriver à la conclusion que j’apprécierais assez que les fans que je côtoie tous les jours dans mon travail apprenne un peu de la civilité et mondanité des fans de mon expo régionale, à qui je souhaite de récupérer un peu de l’engagement émotionnel des enragés de l’Eurovision. Si vous connaissez une école de fan où on pourrait les envoyer, je suis preneur…
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