Comme prévu, la sortie de « 50 Shades of Grey » au cinéma met sous les projecteurs le BDSM, tant dans ses aspects sexuels que relationnels. Comme prévu, elle le fait de manière loin d’être adéquate. Mais c’est aussi une formidable opportunité pour tenter d’en parler, de trouver un équilibre entre rejeter ce qui doit l’être dans ce livre, sans pour autant rejeter le BDSM dans ce qu’il peut apporter dans la sexualité (et probablement, pour certaines personnes, dans leur quotidien, mais c’est un sujet que je connais moins).

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Le premier problème du livre est sa piètre qualité littéraire, et je suis encore très gentil. Ce roman est particulièrement mal écrit, que ce soit dans sa structure, son vocabulaire, la construction des dialogues, l’évolution des personnages ou les descriptions. C’est un problème, parce que cela lui fait manquer de la précision et de la nuance pourtant essentielles dans tout ce qui concerne les relations humaines, et en particulier les relations de domination/soumission (que je vais abbrévier D/s). Que ce soit quand on parle de l’état d’esprit de ceux qui les pratiquent, de la grande question du conscentement ou même de la description des sensations, essentielles pour la partie S/M du BDSM, c’est dans les détails qu’on peut saisir la différence entre un état de soumission sain et une relation abusive, entre le fait de fleurter avec les limites de son conscentement et l’abus sexuel, entre la douleur qui fait entrer le corps en transe et celle qui le meurtit. Oui, entretenir une relation D/s est compliqué, demande beaucoup d’effort, énormément de prudence, et une grande finesse d’esprit. Le fait que cette finesse d’esprit manque dans ce livre est ce qui cause, en grande partie, le reste des problèmes qu’il représente.

Le deuxième problème du livre est son irréalisme non-assumé. Irréalisme car Grey n’existe pas dans notre monde. Dans notre monde, Grey, c’est DSK. En choisissant de placer des personnages fantasmés dans un environnement plutôt réaliste, le livre, loin de populariser les sexualités alternatives, contribue à les maintenir dans le domaine du fantasme. Ce qui dit ce livre, c’est à mon sens que les vraies personnes ne pratiquent pas ce genre de chose. Si vous êtes une femme, vous ne rencontrerez jamais une personne du quotidien qui vous fera découvrir le BDSM, et vous devez attendre un homme qui n’existe pas comme Grey. Si vous êtes un homme, ce qui dit ce livre, c’est que vous ne pouvez pas être un homme du quotidien si vous voulez pratiquer ce genre de sexualité: vous devez être riche, puissant et extrêmement beau. Ce que fait ce livre, c’est vous autoriser à fantasmer sur ce type de sexualité, mais certainement pas vous inciter à vous y lancer. C’est déjà pas mal, me direz-vous. Et c’est vrai que le fait qu’une femme écrive un livre qui permette à de nombreuses autres femmes d’explorer plus ouvertement leurs fantasmes et leur sexualité est un pas en avant. Mais ce petit pas ne doit pas nous faire oublier tout le reste.

Le troisième problème de ce livre est qu’il est très peu documenté. De toute évidence, il n’est basé sur aucune recherche sérieuse sur son sujet, mais bien sur les fantasmes et les idées reçues les plus courantes autour du BDSM. Il est d’ailleurs assez étonnant de voir à quel point il n’y a aucune prise de distance par rapport à la vision qui est donnée du BDSM. D’ailleurs, le BDSM, c’est quoi? L’acronyme est souvent étendu en « Bondage, Discipline, Domination & Submission, Sado-Masochisme ». Si ces différentes pratiques font partie d’un même univers, et que beaucoup de personnes actives dans le BDSM touchent un peu à chacune d’elle, beaucoup d’autres ne s’intéressent qu’à l’une ou l’autre part. En particulier, il est tout à fait possible d’avoir des jeux de cordes (bondage) sans relation de D/s, ou d’avoir une relation D/s sans que cela implique de jouer avec la douleur (le SM). Le manque de documentation du bouquin laisse penser qu’un ne peut pas faire l’un sans faire le tout, que tout cela ne se négocie pas de façon très détaillée (le « contrat » proposé par Grey est une hérésie pour toute personne qui prend la peine de se demander comment ça fonctionne en réalité). Quand à la description des sensations ou des états d’esprit provoqués par les différentes pratiques des protagonistes, elle me semble démontrer que l’auteur de les a jamais elle-même expérimentées, et ne semble pas s’être encombrée de demander à ceux pour qui c’est le cas de lui en parler. Il y a pourtant tant de belles choses à écrire sur la morsure de la badine sur la peau, la douceur du cuir qui se frotte avant de s’abattre, sur les endorphines qui rendent le coup un peu trop fort la première fois bien plus agréable la seconde fois, sur les sons, sur l’air qui se déplace, sur l’attente et la surprise d’une sensation inconnue, sur la chaleur de la peau rougie par la tension des cordes, sur les odeurs qui ne partent pas tout à fait après la première douche (et sur tout le reste, ne laissons pas ce qui est écrit dans ce livre ou ici limiter notre imagination). Quand on s’aventure dans le BDSM, on ouvre son corps à une gamme de sensation bien plus large, et c’est vraiment triste que le livre ne prenne pas la peine d’y donner goût.

Le quatrième problème du livre, sans doute le plus grave, c’est qu’il dévoie la notion de consentement. Alors que c’est sans doute ce qui est le plus important et le plus beau du BDSM. Dans une relation BDSM saine et éthique, un vrai dialogue s’instaure entre les partenaires autour des limites, des peurs, des envies, de ce qu’on n’ose pas mais qu’on aimerait quand même tenter un jour. Cette discussion offre des vrais moments d’intimité, contribue grandement à construire la confiance et la proximité entre les partenaires. Bien évidemment, on va avoir envie de jouer avec ses propres limites, ses propres tabous. Chez l’homme, un fantasme relativement courant est celui du maître-chanteur ou de la femme fatale qui va prendre plaisir à vous humilier. En réalité, chacune des humiliations subies aura été acceptée au préalable. Un des fantasmes parmi les plus courants chez les femmes est la scène de viol, ce qui ne veut pas dire que ces femmes veulent se faire violer. On peut aller très loin pour réaliser ce fantasme, avec une véritable mise en scène d’enlèvement, des relations sexuelles avec des véritables inconnus. Ca, c’est quand vous jouez avec quelqu’un que vous connaissez depuis 20 ans et envers qui vous avez une confiance absolue. Sinon, vous allez probablement vous limiter à un peu de brutalité, quelques cordes, un peu d’arrachage de vêtements , et peut-être quelques insultes (soigneusement déterminées, les insultes qui peuvent nous exciter sont différentes pour chacun). Et ce sera totalement génial, si chacun joue le jeu et respecte ce sur quoi ils se sont mis d’accord. Notre cerveau est formidable pour nous faire vivre des scènes intenses avec juste quelques symboles. Pas besoin que ce soit réaliste, juste d’avoir envie d’être convaincu que ça l’est.
Au-delà de cela, le dominant a pour responsabilité de veiller à ce que le consentement soit toujours acquis pendant la scène. Il y a le « safeword », bien sûr (un mot-clef qui, lorsqu’il est prononcé par un participant, met fin à la scène). Mais il n’est pas suffisant, parce que le soumis peut se retrouver dans une situation physique ou mentale où il n’est pas à même de le prononcer. C’est au dominant de vérifier oralement ou à l’aide de signe physique préalablement déterminés si le consentement est toujours exprimé. Le consentement, ce n’est pas la même chose que l’absence de non-consentement. C’est un acte positif, et si, à n’importe quel moment, un consentement positif ne peut être obtenu, c’est qu’il n’existe pas, et que la scène doit être interrompue. Ce type de mécanisme existe également dans les relations D/s qui dépassent le cadre sexuel, avec des espaces aménagés pour le dialogue entre le dominant et le soumis hors de leur rôle. Et c’est bien l’essentiel à comprendre: la relation BDSM ne peut être saine que lorsque que les deux parties sont conscientes qu’elles jouent un rôle, même si ce rôle est utilisé pour la totalité de leurs interactions. C’est ce qui rend possible le consentement, puisque c’est ce qui permet de reconnaître que les humains derrière les rôles sont égaux, et que leur consentement a la même valeur. Et c’est précisément pour cela qu’on peut considérer qu’une bonne part de la relation entre Grey et Anastasia n’est pas consensuelle.

Ce quatrième problème est encore plus renforcé par le fait que le livre est écrit du point de vue de la personne soumise qui subit cette relation non-consensuelle et la valide. Cela tend à faire penser qu’une relation non-consensuelle est une bonne chose, puisque la personne qui la subit en retire de la satisfaction. Et c’est extrêmement dangereux. Car même s’il arrive que, par chance, un acte non-consensuel éveille celui qui le subit plutôt que ne le blesse, c’est rarement le cas. La plupart du temps, les blessures qui sont causées sont profondes. Laisser croire aux hommes que parfois, dépasser les limites de sa partenaire peut-être une bonne chose pour elle; faire croire aux femmes qu’elles devraient accepter que leur partenaire dépassent leurs limites parce qu’elles pourraient l’apprécier, c’est inciter à l’abus sexuel, et culpabiliser les femmes pour les abus sexuels qu’elles subissent. Encore une fois, il y a une différence entre titiller ses limites, explorer ses peurs et ses envies refoulées dans un environnement sain et sûr, ce que peut permettre de faire le BDSM, et la violence sexuelle. Le fait que Grey passe par le BDSM suite à des traumatismes d’enfance n’est pas en soit le problème (en réalité, beaucoup de nos fantasmes naissent de traumatismes), mais bien que cela participe à la justification de la relation abusive.

Au final, ce livre est dommageable à la communauté BDSM, aux femmes, mais aussi à tout le monde qui y verrait une porte d’entrée pour explorer leur sexualité. D’une part, parce qu’il peut y amener des gens qui n’auront pas de comportements sûrs, qui vont s’en retrouver meurtris, ou qui vont blesser d’autres personnes. D’autre part, parce qu’il contribue à maintenir le BDSM dans la catégorie des fantasmes « ça m’excite, mais ce n’est pas pour moi ». Et c’est vraiment dommage, car en réalité, de très nombreuses personnes intègrent déjà des éléments du BDSM de manière « naturelle » dans leurs ébats. En être conscient, réfléchir à ce qu’on y trouve et se demander si on n’a pas envie de les explorer un peu plus pourrait amener à beaucoup de gens une vie sexuelle plus épanouie, et donc une vie plus heureuse, simplement. Bref, ne pensez pas que 50 Shades of Grey est représentatif du BDSM, mais ne vous refusez pas le plaisir d’aller le voir (avec un regard critique) si c’est pour vous une première étape dans votre exploration.

Si vous avez envie de lecture sur le sujet, je vous recommande chaudement The New Bottoming Book (ou The New Topping Book, selon le rôle qui vous attire le plus) de Dossie Easton et Janet W. Hardy. C’est mieux écrit que 50 Shades, bien plus éthique et tout aussi inspirant. Et si vous êtes plus du genre à avoir envie de discuter, le groupe Sex-Positive Belgium duquel je fais partie est là pour vous (on y parle aussi de polyamour, de droits sexuels et reproductifs, de safer-sex, et de tout ce qui tourne autour de la sexualité en général).