Il est 18h30, nous sommes le 31 décembre 2015. Depuis quelques heures, les pétards résonnent dehors. Ma colocataire est partie rejoindre la soirée qui l’attend, et je me suis ouvert une bouteille de champagne, un paquet d’olives verte. J’ai refusé avec soin toutes les invitations de mes amis pour rester seul. Après tout, puisque la nouvelle année est si importante, autant lui accorder l’attention qu’elle mérite et en profiter pour faire un bilan plutôt que de se bourrer la gueule et manger trop gras. En plus, 2015 est l’année de mes 30 ans, et on supporte moins bien le gras, à cet âge-là.

Je ne ferai pas un bilan du monde. De toute façon, il faut être con pour ne pas se rendre compte qu’il est pourri, et qu’il sera pire l’année prochaine. Pour ce qui est du monde, je préfère l’engagement au quotidien aux voeux pieux.

Par contre, c’est l’occasion de faire un bilan pour moi-même. Et là, pour la première fois, je peux l’affirmer: en 2015, j’ai été heureux. C’est peut-être un détail pour vous, comme ça, sur votre écran, mais pour moi, ça veut dire beaucoup. Et ce bonheur vient à la fois de ma capacité à accepter qui je suis, et à refuser de me conformer à ce que je ne suis pas.

Accepter qui je suis, c’est parvenir à faire la paix avec le fait que je suis ce que je dois être. J’ai le privilège d’être un homme blanc valide né dans une famille bourgeoise éduquée, et il s’avère que notre société est friande de personne comme moi. Pendant 30 ans, j’ai donc principalement fait ce qu’on attendait de moi. J’ai étudié, j’ai travaillé, j’ai cultivé ma capacité à tirer parti du système technocratique qui prévaut dans nos entreprises et nos institutions tout en cultivant un certain intellectualisme me permettant de rester conscient de ce système. J’ai pris de la distance avec mon quotidien grâce à ma capacité à faire sans croire, tout en cultivant ma capacité à croire sans trop en faire. J’ai un peu agi pour mes idées, certes, mais pas plus que ce qui est attendu d’une personne comme moi.

Ne croyez pas que j’ai un quelconque mérite à tout ça, il n’en est rien. J’ai juste été éduqué pour cela et, en 2015, j’ai appris à être en paix avec cette constatation. J’ai appris à reconnaître mes privilèges et à ne plus m’en culpabiliser.

Je continue à penser et à militer pour que les autres, ceux qui n’ont pas eu la chance de bien naître, puissent en bénéficier, mais j’arrive à mieux supporter qu’en attendant, j’en profite malgré tout. J’arrive à vivre avec le fait que, quoi que je fasse, actuellement, je profite d’un système au détriment d’autres. Je n’ai  évidemment pas, en 2015, découvert l’inaliénabilité de mes privilèges, je l’avais déjà noté un an plus tôt, je fais juste avec. Et si je fais un voeux (parce que cela ne peut être qu’un voeux) pour l’année prochaine, c’est que mes co-privilégiés puissent eux-aussi à la fois reconnaître ces privilèges sans se sentir diminué par ceux-là.

Bien sûr, pour ceux qui ont toujours vécu avec l’idée qu’ils ne doivent rien à personne, c’est compliqué d’admettre qu’on a simplement de la chance. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. Je ne parle pas d’alignement des astres et autres concepts mystiques. La chance, quand on est humaniste, c’est juste être la bonne personne dans le bon contexte. C’est reconnaître qu’aucun individu n’ont fondamentalement meilleur qu’un autre, mais a simplement la chance de se trouver dans un environnement où il réussit mieux qu’un autre.

Je continuerai donc à faire ce qu’on attend de moi en 2016, dans presque tous les domaines.

Parce qu’en 2015, ce qui a fait mon bonheur, c’est aussi de cultiver la marginalité de mon intimité. Si je fais ce qu’on attend de moi, je ne suis pas celui qui est attendu. L’année maintenant passée m’a donné la force de refuser d’être dans ma vie affective et sexuelle celui que je devrais. Je devrais être en couple, le couple défini par la loi et la coutume. Je devrais avoir une sexualité normée, à l’image de la personne sociale que je suis. Et même si j’ai pu être heureux en étant célibataire, je devrais chercher à ne plus l’être. Refuser tout cela, c’était déjà pas mal. Trouver une liberté dans la négation de ce qui m’oppresse est un premier pas qui me fut salutaire. Pour 2016, je veux construire, sans concessions. Je veux trouver mon chemin dans les multiples possibilités qui s’offrent à moi. Je veux pouvoir dire non à ce que je n’ai pas envie de faire, même si c’est avec des gens que j’aime beaucoup. Je veux pouvoir dire clairement ce dont j’ai envie aux personnes avec qui j’en ai envie, être honnête sur mes sentiments vis-à-vis des personnes qui comptent pour moi.

Et pour vous qui me lisez, je souhaite la liberté individuelle dans une société qui offre à tous la même possibilité de l’exercer.