En marchant depuis la gare de Boitsfort vers Emakina, mon iPhone en mode aléatoire m’a mis dans l’oreille le morceau d’Alain Souchon « Foule Sentimentale ». Dans cet titre, Souchon fustige la publicité qui « nous inflige des désirs qui nous affligent », alors que la foule serait attirée par « les étoiles, les voiles. Que des choses pas commerciales ». J’imagine qu’en 1993, date de sa sortie sur l’album « C’est déjà ça » (excellent album au demeurant), le texte devait être pertinent. Il ne l’est plus.

Au contraire, en 2013, la publicité est devenu un vecteur de valeurs bien plus important que la politique. La politique, dans nos sociétés démocratiques, se résume à la gestion (on équilibre les entrées et les sorties de l’entreprise-état afin que celui-ci fournisse un produit qui convienne à un maximum de personne). Et quand elle se fait porteuse de valeurs, ce sont l’exclusion, la stigmatisation, l’individualisme. C’est encore bien pire dans les dictatures et autres théocraties.

Cela a laissé le champ libre pour la publicité afin de s’approprier ce côté sentimental des foules. Dove lutte pour moins de stigmatisation du corps des femmes, Red Bull pour l’ouverture au monde et aux expériences qui sortent du cadre de nos vies gérées par l’état-entreprise. Bien sûr, ces valeurs sentimentales, les marques les promeuvent dans des buts commerciaux. Mais, comme dirait Souchon, « c’est déjà ça ».

Quand à moi, je continuerais à partager mon dégoût de cette époque, et mon pessimisme sur son évolution, via Twitter, sous le hashtag #2013.

PS : si vous voulez sentir l’époque bien mieux que je ne pourrai jamais la décrire, je vous recommande « Plus rien de m’étonne » de Orelsan ou « Mickey Mouse » et « La Violence » de Veence Hanao

Cela fait maintenant plus de dix ans qu’à de régulières occasions, le débat sur la pédophilie revient sur le devant de la scène. À chaque fois, de nombreux médias reviennent sur l’affaire Marc Dutroux. Celui-ci a enlevé, violé et tué quelques jeunes filles il y a de cela plus de 10 ans.

Réaction unanime des journalistes: c’est un monstre! Nous ne devons lui trouver aucune circonstance atténuante.

Il faut dire que la caricature est bien faite, la personne tellement bien choisie. Souvenez-vous pourtant qu’on entend parfois dire que les enfants sont eux-même des terroristes en puissance, gavés de jeux vidéos violents et de films pornos, prêts à violer n’importe quelle jeune fille au coin d’une rue! Sans compter la délinquance qui toucherait maintenant toute la population…

J’ai mon avis sur la pédophilie, et je ne suis pas le seul. Certains condamnent, d’autres crient à l’intolérance, d’autres sont indécis…

… Et alors? Est-ce mal de croire que la pédophilie est une orientation sexuelle comme une autre? Est-ce condamnable d’espérer un jour la rendre légale? Pourquoi prendre un cas extrême comme Marc Dutroux pour «représenter» les pédophiles? Le risque du diktat des opinions n’est-il pas plus grave que celui de «devenir pédophile»? Voire pire, d’en avoir une vue peut-être fausse?

Peut-être que je ne consulte pas les bons médias, capables de me donner une vue complète et objective sur le sujet, permettant ainsi à leur public de se forger leur propre opinion? Ou peut-être vivons dans un monde où on est soit «à la mode», soit «hors du coup». Qu’aujourd’hui, soit on a tord, soit on a raison. Soit c’est blanc, soit c’est noir. Peut-être vivons nous aujourd’hui dans un monde dichotomique où le gris n’existe plus?

Et pourtant, nous sommes tous différents, et personne ne détient la vérité universelle. Est-ce que le respect, ce n’est pas d’accepter sans juger les comportements des autres que peut-être on ne comprend pas, et qui, tant qu’ils ne nuisent pas à la société, ne sont pas condamnables?

Alors pourquoi doit-on absolument tous avoir le bon avis? Et je ne parle pas uniquement de cette question personnelle de la pédophilie. Nous sommes tous minés par des avis «tous faits» sur des situations que vivent des personnes. J’ai mes avis sur les blancs riches hétérosexuels, les artistes et les nazis, pas vous?

Ce texte est une parodie de l’édito publié par Julien Coppens, directeur général de l’ASBL «Les Petits Riens». Son auteur s’est depuis excusé en reconnaissant que l’exemple était mal choisi. Je suis prêt à n’y voir qu’une plume peu aguerrie (chacun sa spécialité, après tout) et un emballement dans un exemple douteux.

Par contre, je ne peux me résoudre à accepter que des gens pourtant plutôt habitués aux débats sur ce type de sujet puissent soutenir cet édito et le trouver pertinent pour aborder la question complexe de la liberté d’opinion et d’expression. Je suis par contre quasiment certain que si l’exemple choisi avait été la pédophilie ou, pour faire plus soft, l’égalité homme/femme (avec l’idée que les femmes ne devraient quand même pas avoir les mêmes droits que les hommes), personne ne l’aurait jamais défendu. Lui-même ne l’aurait pas écrit…

Bien évidemment, dans l’ensemble, je suis favorable à un maximum de liberté d’expression. Mais non, je ne suis pas favorable à ce qu’on autorise les gens à s’exprimer pour défendre l’esclavagisme, l’inégalité en droit des hommes et des femmes, l’épuration raciale et autres opinions du même acabit. Les événements actuels en Grèce devraient nous rappeler pourtant que limiter l’expression de certaines opinions protège non seulement certains individus, mais aussi la société dans son ensemble, même dans des démocraties modernes (et je ne veux pas rentrer ici dans le débat sur la modernité de la démocratie grecque avant crise).

L’homophobie fait partie de ces opinions que nous devons arrêter de considérer comme protégées par la liberté d’expression. Ces opinions ont détruit la vie de bien plus de jeunes que tous les pédophiles réunis, en Belgique et ailleurs. Julien Coppens y fait lui-même référence dans son édito, en précisant qu’on doit respecter les comportements d’autrui si ceux-ci «ne nuisent pas à la société». Et je me dois de lui annoncer: oui, c’est le cas de l’homophobie. Les dégâts que causent ces personnes qui affirment que l’homosexualité est une maladie, éduque leurs enfants (ces personnes-là y ont droit, pas encore les homosexuels en France) dans cette optique-là, sont considérables. Ceux des enseignants qui s’inquiètent des penchants pour les petites filles de certaines de leurs élèves féminines, ceux des profs de football qui veulent des joueurs qui «ne soient pas des tapettes», ceux de tous qui trouvent qu’il est quand même plus acceptable d’être homophobe que pédophile, ceux qui sont tristes ou choqués en apprenant l’homosexualité des enfants de leurs amis,… Ce sont toutes ces manifestations insidieuses de l’homophobie, à côté des plus visibles, qui font que les jeunes homosexuels présentent un risque de suicide largement supérieur.

L’homophobie tue, il est temps de ne plus la tolérer.

Beaucoup de touches de claviers ont déjà été pressées au sujet des manifestations homophobes de dimanche dernier. Quelques très bons articles, dans des styles très différents, en sont sortis. Voici mes 2 favoris:

Pour ma part, je vais encore user quelques touches en plus pour jeter ici quelques points qui me semblent essentiels.

1. Les mauvais arguments que nous utilisons parfois

La stupidité et la mauvaise fois des arguments des opposants à la suppression de la discrimination dans l’accès au mariage poussent parfois les défenseurs de cette suppression à l’utilisation d’arguments « faciles ». C’est à mon sens une erreur grossière qui renforce, en fait, l’opposition.

Les exemples les plus évidents de ce type d’erreurs sont les inférences par l’exemple. Dans l’opposition, ils prennent la forme de « il y a des homos qui sont contre le mariage pour tous ». La seule bonne réponse à ce type de déclaration est une fin de non-recevoir. L’opinion d’individus ne rentre pas en compte. Je ne vois d’ailleurs pas comment il ne pourrait pas y avoir « des homos qui sont contre », de la même manière que des femmes qui sont « anti-féministes » ou des personnes issues de l’immigration qui sont « contre l’anti-racisme ». Cela ne déforce en rien la position et c’est pour cela que cela ne doit pas pousser à répondre « Il y a des hétéros qui défendent la suppression de cette discrimination », ou plus généralement, les arguments basés sur l’exemple (« il y a des familles avec des parents de même sexe très heureuses »). Ce type d’argument valide l’idée que des exemples sont suffisants pour soutenir, et donc des contre-exemples suffisent à aller à l’encontre. Nous n’avons pas besoin de cela, nous avons des arguments bien plus forts que cela, des arguments basés sur les différentes conventions internationales liées aux droits de l’Homme.

2. Oui, le droit à l’enfant existe

C’est d’ailleurs dans ces mêmes textes que l’on doit puiser nos arguments pour démonter un des autres cheval de bataille de l’opposition: la protection de l’enfant. L’un des arguments les plus porteurs de la part de l’opposition, le seul acceptable d’ailleurs (le reste relève généralement de l’idéologie, et n’a aucune portée sociétale – style « on a toujours fait comme ça » ou « c’est la base de nos sociétés depuis des millénaires »), reste le fait de protéger les enfants de déséquilibres qui seraient causés par le fait d’avoir des parents de même sexe (et je ne parle même pas de genre, ici…). Au-delà du fait que le débat est loin d’être tranché par les spécialistes de l’enfance, dans un sens ou un autre (reconnaissons qu’on trouvera toujours des experts pour soutenir cette thèse), l’argument se base sur l’idée que le mariage et l’ouverture par la suite à l’adoption/PMA/GPA violerait le droit de l’enfant (et son fameux « intérêt supérieur ») et créerait un droit à l’enfant inacceptable.

Cet argument se base sur deux idées: qu’il n’existe pas de droit à l’enfant, et que le droit à l’enfant s’oppose au droit de l’enfant. Les deux idées sont fausses.

Le droit à l’enfant existe et est inscrit dans la convention européenne des droits humains (de l’Homme). L’article 12 définit «  le droit pour l’homme et la femme de se marier, à l’âge défini par la loi, et de fonder une famille ». C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’est pas question d’interdire, dans un pays européen, aux pauvres, aux handicapés ou aux immigrés (par exemple) d’avoir des enfants. Certes, la Cour européenne des droits de l’homme s’est toujours refusée à créer une jurisprudence incluant les homosexuels dans la portée de cet article. Cela ne change rien au fait que ce droit à l’enfant existe pour les hétéros, et que cela suffit à renvoyer aux oubliettes l’idée que la suppression de la discrimination dans le mariage serait un premier pas pour la création de ce droit à l’enfant. Ce droit existe déjà, et c’est un droit fondamental dont les homosexuels sont exclus en France (et dans beaucoup d’autres endroits).

Le deuxième axe de cet argument est d’opposer droit à l’enfant et droit de l’enfant. A la première lecture, cet argument peut paraître valide: si on donne à n’importe qui le droit à avoir des enfants (ce qui est déjà le cas, mais passons), on met en péril les droits fondamentaux de l’enfant (une lecture en ce sens pourrait par ailleurs ouvrir à de nombreuses horreurs, mais je ne m’aventure pas sur ce terrain qui pourrait très vite amener la discussion au point Godwin). A mon sens, la meilleure façon de s’opposer à cette vision est de retourner l’argument. C’est au contraire le fait que l’Etat s’engage à faire en sorte que les droits de l’enfant soit respectés qui permet l’existence du droit à fonder une famille. C’est le fait que l’Etat s’engage à faire en sorte que l’enfant ne soit pas discriminé qui fait que les immigrés peuvent effectivement jouir de leur droit à avoir des enfants. C »est le fait que l’Etat s’engage à assurer la « survie et le développement de l’enfant » qui fait que les pauvres peuvent effectivement jouir de leur droit à avoir des enfants. Bien sûr, la responsabilité des parents est également inscrite dans les droits de l’enfant, mais directement liée avec le fait que l’Etat doit aider les parents à assumer cette responsabilité. Et c’est cela qui permet aux handicapés, par exemple, d’effectivement jouir de leur droit à avoir des enfants. En résumé, c’est l’engagement de l’Etat à protéger les enfants (au travers de la « Convention relative aux droits de l’enfant » de l’ONU – la CIDE) qui permet de jouir effectivement du droit à l’enfant. Et, comme toujours en droits humains, le respect de certains droits fondamentaux ne peut justifier le fait qu’on en viole d’autres.

L’utilisation des droits de l’enfant pour justifier la discrimination dans le droit à l’enfant que subissent les homosexuels est fallacieuse. C’est au contraire ces droits de l’enfant qui doivent permettre à chacun de jouir de son droit de fonder une famille, quelle que soit sa situation. Jamais les droits de l’enfant n’affirme qu’un enfant à droit à des parents riches et en bonnes santé. Pas plus ne précise-t-il qu’un enfant à droit à 2 parents et encore moins 2 parents de sexes différents (une lecture libérale de la CIDE serait même de considérer que cet aspect relève exclusivement de la sphère privée et que l’Etat n’a pas à intervenir à ce niveau). Au contraire, l’existence de ces droits et l’engagement de l’Etat à protéger les enfants sont plutôt de nature à soutenir le fait que tout le monde peut vraiment avoir le droit de fonder une famille, homosexuels compris.

3. Oui, vous êtes homophobes

Mais les deux points précédents ne sont que des broutilles à côté d’un point essentiel sur lequel nous nous devons d’être extrêmement vigilant. Il est nécessaire de combattre avec violence la rhétorique des partisans de la manifestation homophobe qui vise à faire basculer l’intolérance de leur côté au nôtre.

Vous l’aurez peut-être remarqué, j’ai utilisé dans cet article un vocabulaire très clivant, un style marquant fortement l’opposition. C’est une nécessité. Leur façon de présenter leur action, en refusant de s’opposer à nous, est tout à leur avantage. En ne se disant pas « contre nous », ils nous empêchent naturellement d’être « contre eux ».

C’est pourtant la réalité! Les participants aux manifestations opposées à la fin de la discrimination dans l’accès au mariage (et non pas opposés au « mariage pour tous ») veulent nous maintenir comme des citoyens de seconde zone. Leur engagement est le même que ceux qui ont manifesté contre le mariage mixte aux USA. Ces personnes ne sont pas tolérantes, ne sont pas ouvertes, comme elles aimeraient qu’on les considère. Ces personnes sont violemment opposées à ce que nous sommes. Elles cachent cette violence derrière le vernis d’une tolérance. C’est à nous de le faire exploser. C’est à nous de leur dire « vous ne nous respectez pas, vous n’êtes pas nos amis, vous êtes nos ennemis, et nous vous combattons de la même façon que vous nous combattez avec violence ». C’est à nous de faire sauter cette image de respectabilité de ce qu’ils appellent leur « opinion ». C’est à nous d’imposer les termes qui s’impose à leur comportement: homophobie. Arrêtons d’appeler l’ennemi par les mots qu’il choisi pour nous. Stoppons le jeu de cette opposition gentille de ceux qui savent qu’ils ont déjà gagné. Parce que si la probabilité que la France revienne sur la fin de la discrimination dans l’accès au mariage me semble très faible, les autres combats seront d’autant plus durs que nous auront laissé cette homophobie qui refuse de dire son nom s’installer dans les discours.

 

 

Il n’avait jamais vraiment été fan de musique française, en particulier de variété. Un artiste en particulier l’exaspérait au plus haut point: Alain Chamfort.

Le plus drôle, c’est qu’il est le chanteur de chanson française qu’il connaît le mieux. Haïr un artiste, ça te pousse à tout savoir sur lui. Enfin, surtout, on te pousse à en savoir plus que suffisamment. C’est une propension de l’être humain, tenter de convaincre l’autre de se rallier à ses propres goûts, alors que dans le domaine de la musique, les arguments rationnels ont une importance plutôt modérée. Qu’importe, quand on veut faire aimer celui qu’on aime à d’autres qui ne l’aiment pas, on va sortir sa liste de collaborations prestigieuses, ses succès dans les charts, des anecdotes sur son parcours pour humaniser l’artiste,… Dans le cas de Chamfort, il fallait noter Manureva et la collaboration avec Gainsbourg, les textes de Duvall si typique du parolier belge, les enregistrements aux US, le statut unique dans le paysage de la chanson en France ou même ses débuts au côté de Claude François.

Il aurait peut-être été convaincu, à l’époque, de laisser une nouvelle chance à l’artiste s’il avait eu face à lui un véritable aficionados d’Alain Chamfort. Mais il était d’un naturel taciturne, et avait peu d’amis, avec aucun parmi eux qui s’intéressait de suffisamment près à la musique pour pouvoir tenir une discussion à ce sujet, encore moins au sujet de Chamfort. Du coup, il avait fait toutes les recherches sur le sujet par lui-même, sur le web. Les avis orientés, les pages Wikipédia écrites par les fans ou les managers, les sites dédiés, tout cela manquait tellement d’objectivité, d’honnêteté même, que plus il en lisait, plus la distance entre lui et le vénérable Alain grandissait. Il avait tout lu, beaucoup lu en tant cas, mais chaque mot supplémentaire, n’avait semblé que rajouter à son dégoût.

C’est pour ça qu’il avait réagi un peu violemment, il y a quelques heures, avec la jeune femme qui l’avait invité à boire un verre. C’est dommage, il n’a pas tellement l’occasion de draguer, comme on dit. La dernière fois remontait quand même à plusieurs années. Mais quand elle a lancé le disque dans sa platine, l’album «Trouble», il n’a pas pu. Il lui a demandé s’il pouvait changer la musique parce qu’il n’aimait vraiment pas. Elle lui a répondu que Chamfort était son chanteur favori et que le morceau «Souris puisque c’est grave» à une importance particulière pour elle. Il est parti sans un mot avant le deuxième refrain.

Malgré cela, il avait maintenant l’air en tête. Il ne pouvait plus se le sortir de l’esprit. Et avec lui, les images d’un passé pas vraiment oublié. L’ambulance et les pleurs. Le corbillard. Le froid dans la berline familiale où le deuxième siège enfant resterait définitivement vide. Le regard éteint de sa sœur, en bas de l’escalier où il l’avait poussée parce qu’elle ne voulait pas changer de disque.

Souris puisque c’est grave

Maintenant qu’elle y pensait, elle se rappelait de lui. Elle se rappelle de beaucoup de noms, et beaucoup de noms lui disent quelque chose, parce qu’elle en voit passer beaucoup, des noms. On pourrait croire que plus on voit passer des noms, moins on les retient. Alors que c’est l’inverse, en fait. Comme un joueur de tennis améliore son coup droit à force de frapper des balles, on améliore notre mémoire des noms à force d’entendre ou d’en lire beaucoup. Et en douze ans, elle en avait lu! Là, elle se rappelait de son nom, à lui.

Cela faisait quelques temps, mais pas si longtemps, qu’elle l’avait vu pour la première fois. Il avait perdu son boulot, et n’arrivait pas à en retrouver un. Il avait des qualifications, pourtant, mais quelque chose ne passait pas…Peut-être dans son regard, dans sa façon de s’habiller. Bref, avec le temps, il recevait de moins en moins d’argent, et il était venu en demander un peu plus. Elle l’avait regardé, lu son dossier, écouté et devait trancher selon les critères. Les critères, ça fait sérieux et objectifs, mais il n’en est rien. La preuve, il faut toujours quelqu’un pour trancher. Elle avait donc tranché, et accepté une partie de sa demande, il allait recevoir tous les mois quelques dizaines d’euros qui lui permettrait de continuer à s’habiller comme il faut, une nécessité si on veut trouver du boulot.

Elle le dit toujours, le problème, c’est leur façon de s’habiller. Les vêtements qu’ils portent ne font pas assez pro. Elle, quand on la voit, on ne peut douter de son professionalisme. Les couleurs sobres, la coupe neutre, le petit accessoire pour y donner la petite touche personnelle et humaine, bien nécessaire dans le métier qu’elle fait, tout était étudié pour renvoyer cette image de maîtrise et professionnalisme. C’est loin d’être le cas de tous, et ce n’était pas son cas, à lui.

Du coup, ça ne l’a pas étonnée de le voir revenir un peu plus tard. Pas étonnée mais un peu énervée. Il avait toujours ce quelque chose qui ne passait pas, et il ne semblait pas avoir fait le moindre effort pour s’en débarrasser. Du coup, lorsqu’il est revenu pour demander un logement, parce qu’il n’arrivait plus à payer son loyer, elle a été ennuyée. Rentrait-il dans les critères? Peut-être bien oui, mais pas vraiment non plus. Seul, formé, avec une famille toujours vivante, il avait d’autres solutions. Elle a refusé sa demande, en encodant la réponse dans le fichier informatique qui allait automatiquement envoyer un courrier recommandé à la personne pour lui notifier la décision.

Il n’était plus revenu, mais elle avait encore une fois entendu son nom. Lors d’une formation, sur les associations de bienfaisance. Il s’y était engagé, apparemment, comme bénévole, pour distribuer de la nourriture de la couloir de la gare. Un premier pas dans la bonne direction, s’était-elle dit.

Elle a donc été surprise d’entendre son nom lors de la réunion bimensuelle où on évalue la gestion des dossiers de ceux qui sont mort en rue dans les semaines précédentes. Une réunion assez stressante, parce que si un des morts s’avère être passé entre vos mains, on doit s’attendre à devoir expliquer beaucoup de chose. Sans être mis en cause, non. Sans accusations. Mais avec beaucoup de discussion.

A ce nom prononcé dans cette réunion, elle s’est mise à chipoter au bracelet de sa swatch verte acidulée. Tout d’un coup, elle devenait cavalière, cette touche de couleur un peu trop voyante. Une erreur vestimentaire qu’elle ne se pardonnerait pas de si tôt.

Je n’aime plus le porno. Je ne comprends pas les gens qui en deviennent addict. Il n’y a rien de plus plat, de plus chiant, de plus anti-bandant que le porno. Je me souviens que quand j’étais plus jeune, avant elle, j’appréciais encore bien les quelques minutes passées devant l’un ou l’autre extrait hard qu’on pouvait glâner sur la toile. Je me souviens que cela suffisait. Plus maintenant.

La première fois que nous avons eu des relations intimes, j’ai su que je ne pourrais plus jamais voir le porno de la même façon. C’était si différent de ce que je connaissais, différent de ce qu’on pouvait voir. D’abord, parce que son corps était parfait, encore totalement épargné par les affres de l’âge. Depuis le pli qui se formait entre ses fesses et ses jambes jusqu’à la courbe de son cou derrière ses cheveux blonds, tout n’était que beauté chez elle. Mais le plus beau était son abandon. Je ne connaitrai sans doute plus jamais une personne capable de me faire sentir comme elle me faisait sentir. Lorsque nous étions ensemble, que je lui écartais délicatement les cuisses pour y pénétrer d’abord de mes doigts puis de mon sexe, je me sentais vraiment homme, dominant. Le guide de notre plaisir à tout les deux.

Car oui, elle avait du plaisir. Elle ne le disait pas, et ceux qui connaissaient notre histoire en doutaient, mais moi, je le sais, je le sentais à ses frémissements. La première fois, non. Elle avait un peu crié. Je crois que c’est la vue du sang qui s’écoulait de son sexe qui lui a fait peur. Je n’ai pas aimé cela non plus, je dois le dire, mais si je savais que cela arriverait, et je m’y étais préparé. Le sang m’a toujours mis mal à l’aise. J’ai d’ailleurs une phobie de ce qui tranche ou pique… Les couteaux, aiguilles et autres agraphes, très peu pour moi. J’ai la chance d’avoir un travail de bureau, ou le risque de voir quelqu’un se blesser est limité à une coupure par une feuille de papier. J’admire ceux qui sont capables d’aller travailler en usine ou sur chantier, et qui manipulent tous les jours des machines où le risque de se blesser est loin d’être négligeable. Une seconde d’inattention, et voilà votre doigt tranché, ou pire… Si je ne suis pas attentif, moi, tout ce que je risque, c’est de fermer un fichier dont je n’aurais pas enregistré les modifications. Ma condition n’est pas à plaindre, même si le grand air et l’activité physique ne font pas partie de mon quotidien.

Enfin, pour l’activité physique, je compensais avec elle. Après la première fois, il a fallu attendre quelques semaines pour qu’il y en ai une seconde. Mais par la suite, nous sommes devenus plus régulier, jusqu’à ce que ce soit elle, ma demi-heure de sport quotidienne. Elle comprenait tout de suite, à mon regard, quand c’était le moment. Elle s’interrompait alors dans ses activités, souvent du dessin, et attendait que je la rejoigne. A ce moment-là, elle était tout à moi. Elle frissonait sous mes caresses, sursautait sous mes baisers, gémissait lorsque je la pénétrais. Mes sensations, c’était avant tout ses réactions. Voilà pourquoi le porno ne peut la remplacer. Les réactions dans ces films sont fabriquées, elles n’ont rien du naturel de celles que je vivais en direct avec elle, elle n’ont rien de la simplicité et de la force qui me donnait envie d’elle tous les jours, parfois deux fois par jour, lorsque notre planning nous le permettait.

Jusqu’à ce qu’elle saigne, pour la deuxième fois. Je savais que cela devait arriver, mais je ne m’y étais pas préparé, je n’y étais pas prêt. Un peu comme un ouvrier sur un chantier, sa vigilance endormie par la routine et par l’impression de maîtrise totale, qui ne voit pas que dans les recoins de sa machine, une pièce est en train de s’abîmer. Et lorsqu’il le voit, c’est trop tard, il ne pourra plus jamais la réparer, il doit la remplacer. C’est ce que j’ai vu dans le regard de ma belle lorsqu’elle a saigné pour la seconde fois. J’ai vu que son abandon n’était plus le même, et qu’il ne pourrait jamais etre recouvré. Alors, après avoir joui sur sa poitrine naissante, je l’ai étranglée. Elle ne s’est pas débattue, pas vraiment.

Depuis, même si je ne comprends toujours pas qu’on puisse devenir « porn addict », je compense son absence en regardant des extraits de porno sur le web. Pour la demi-heure de sport quotidienne, par contre, je n’ai pas encore trouvé comment la remplacer.