J’étais à Berlin le week-end dernier pour le festival xplore (dont je parlerai peut-être, mais sans doute pas). Et alors que je passais la fin de soirée, après le festival, à dérouler mon fil Twitter, j’ai fini par réagir à un message de l’excellente Crêpe Georgette (en espérant utiliser le bon pronom), dans lequel elle affirmait ne pas croire au concept de « misère sexuelle ». S’en est suivi un petit échange de tweets avec quelques personnes, mais le sujet est trop complexe et nécessite un peu de finesse. Voilà donc que je me retrouve à reparler de ce sujet, alors que mon dernier article, il y a 4 moins, en parlait déjà (ce que j’avais oublié).

Je comprends parfaitement d’où vient cette défiance face au concept de « misère sexuelle ». Je n’aime d’ailleurs pas beaucoup le terme. Ce qu’il cache chez certains, c’est l’idée que « Nous, les hommes, avons besoin de baiser. Si la société ne nous en donne pas suffisamment l’opportunité (i.e. parce que les femmes refusent qu’on les baise), alors il est normal que nous développions des comportements violents et abusifs afin de satisfaire ce besoin. Si la société veut éviter les violences sexistes et sexuelles, il faut qu’elle nous donne l’opportunité de baiser ». Tout ceci est, évidemment, complètement faux.

Le droit à une vie sexuelle et affective est, à mon sens, un droit essentiel. Il est repris par l’OMS et par l’UNESCO sous l’idée de santé sexuelle. L’OMS la définit comme « un état de bien-être physique, mental et social dans le domaine de la sexualité. Elle requiert une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient sources de plaisir et sans risque, libres de toute coercition, discrimination ou violence ». La Chaire UNESCO « Santé Sexuelle et Droits Humains » précise dans on objectif vouloir « promouvoir dans le monde le développement de la santé sexuelle et ainsi de contribuer à l’épanouissement des individus, des couples et des familles dans le respect des droits humains ». Il s’agit donc bien, ici, d’affirmer le droit à chacun de pouvoir choisir sa sexualité, et la vivre positivement, y trouver du plaisir et s’y épanouir, et de le faire dans le respect des droits humains. Le droit à une vie sexuelle et affective ne permet évidemment pas de justifier la violence sexuelle ou l’exploitation sexuelle.

La « misère sexuelle » doit donc se définir comme le fait de ne pas voir son droit à une vie sexuelle et affective respecté. En clair, le fait de ne pas pouvoir choisir sa sexualité, ne pas pouvoir vivre positivement ces choix, le fait d’être victime de violence pour ces choix, le fait de ne pas avoir la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient source de plaisir. Définie comme telle, la misère sexuelle existe certainement.

Elle existe pour une partie de la population « victime de handicap » (je connais mal le sujet, donc j’utilise sans doute un mauvais vocabulaire pour la désigner, je vous demande pardon pour cela). La combinaison d’une prise en charge médicale lourde qui amène souvent à une désocialisation et à l’impossibilité de rencontrer des personnes dans un cadre intime, de difficultés motrices rendant impossible la masturbation  et d’une stigmatisation sociale extrême prive cette population de la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient source de plaisir.

Elle existe pour une partie de population « âgée ». Les institutions qui accueillent ces personnes pour des périodes de plus en plus longues ne sont pas conçues pour permettre à cette population d’exercer leur droit à une vie sexuelle et affective. Il est courant de refuser à des couples de personnes âgées qui se forment en maison de repos le droit de dormir ensemble. Il arrive que des pensionnaires de maisons de repos soient déplacés parce que leur vie sexuelle est amenée à la connaissance du personnel/de la famille, et qu’ils ne l’acceptent pas. Il existe des cas où les personnes âgées ayant participé à des activités sexuelles en groupe se sont vues punies pour cela.

Elle existe pour une partie importante de la population SDF. Le manque d’accès à l’intimité, à un endroit où il est possible d’avoir des relations sexuelles en sécurité, à des moyens de contraception et à l’hygiène, bref, la violation des droits fondamentaux de cette population, amène de facto l’impossibilité à mener une vie sexuelle positive.

Elle existe pour une majorité de la population carcérale. La plupart des prisons ne disposent pas d’infrastructures pour permettre aux prisonniers d’avoir la possibilité de vivre les expériences sexuelles qu’ils souhaitent, que ce soit avec d’autres prisonniers ou avec des visiteurs.

Mais elle existe aussi de manière sans doute moins évidente pour une très large partie de la population. Elle existe pour les personnes non-hétérosexuelles, victimes de discrimination et violence. Elle existe pour les séropositifs, qui peuvent dans beaucoup d’endroit (dont aux US) être poursuivis en cas de transmission de la maladie. Elle existe pour une majorité de femmes, dont la sexualité est confisquée par le système patriarcal, qui s’exposent à des formes de violence, de coercition ou de discrimination si elles vivent une sexualité qui ne correspond pas aux attentes des hommes. Elle existe aussi pour certains hommes valides hétérosexuels, parce que les expériences sexuelles qui sont sources de plaisir pour eux, et respectant les droits humains, sont pourtant susceptibles d’être criminalisées (et je ne parle pas ici de pratiques qui violent le consentement d’autrui #PointDutroux). Bref, nous vivons en réalité dans un monde où la « misère sexuelle » est généralisée.

Est-ce que cette « misère sexuelle » explique les violences sexuelles, le harcèlement de rue, l’exploitation sexuelle des femmes migrantes ou le tourisme sexuel? Non. Les arguments physiologiques qui m’ont été amenés ne tiennent pas. Les neurotransmetteurs qui sont synthétisés dans le cadre de l’activité sexuelle (que ce soit par l’excitation sexuelle, le contact physique, l’orgasme) telles que les endorphines, la dopamine ou la sérotonine sont, pour la plupart, des excitants. Leur manque est plutôt lié à des symptômes dépressifs, à un manque de confiance en soi. Clairement pas le genre d’effet qui vont amener les gens aux violences sexuelles. De plus, la plupart de ces substances sont synthétisée en suffisance lors de la masturbation, et je me permets de douter que la plupart des auteurs de violence soient réellement en carence de ces neurotransmetteurs.

Les explications de ces phénomènes doivent, à mon sens, se chercher bien plus des les représentations de genres, dans la domination masculine, comme je l’écrivais il y a 4 mois. Il ne s’agit donc pas ici réellement de « misère sexuelle » (je suis convaincu que les auteurs ont l’occasion de vivre des expériences sexuelles qui sont source de plaisir en toute sécurité, au minimum la masturbation) mais bien de frustration entre la manière dont l’identité masculine est perçue et leur quotidien.

Que peut-on faire pour lutter contre cette misère sexuelle?

Valoriser la masturbation

En construisant une image positive de celle-ci plutôt que celle d’un pis-aller faute de « vrai » sexe, en suscitant l’exploration par chacun de son propre corps et de son propre plaisir au-delà de la norme pénétrative appliquée à la masturbation (en gros, pour les hommes, se branler). Beaucoup de personnes pensent ne pas avoir accès à des expériences sexuelles plaisantes, simplement parce qu’elles se limitent elles-même, consciemment ou insconsciemment, à une sexualité pnénétrative phallocentrée. La santé sexuelle, c’est sans doute un des seuls domaines de la santé où je préconiserais à mort l’auto-médication.

Combattre la norme relationnelle et sexuelle

Beaucoup de personnes en couple pourraient se définir comme en état de « misère sexuelle », car elles n’ont pas accès à des expériences sexuelles qui soient sources de plaisir, simplement parce qu’elle se forcent à se comporter dans ce domaine comme la norme l’entend. Les relations sentimentales et sexuelles sont des constructions mentales complexes et très personnelles, l’idée même que ces constructions doivent se baser sur des modèles identiques pour tous est absurde. En regardant différentes cultures et époques, ou même simplement en observant de façon neutre la manière dont se construisent réellement les relations (par rapport à l’image qu’on projette de ces relations), on constate une diversité énorme. Pourtant, à l’heure actuelle, la seule façon d’être en relation, c’est d’être monogame (enfin, monogame en série) et de respecter le « relationship escalator« . La seule façon d’avoir une relation sexuelle, c’est de pénétrer/être pénétréE, et de le faire de façon « performante » (longtemps, avec une érection pour les hommes, et se terminant par un orgasme). Combien de personnes se trouvent privée d’une vie sexuelle satisfaisante en cherchant simplement à se conformer à ces modèles qui ne leur conviennent pas?

Prendre en compte la vie sexuelle dans les « structures d’accueil »

Que ce soit les hôpitaux, les maisons de repos, les prisons, les centres d’accueil ou toute autre structure où des personnes vivent/résident pour une durée plus ou moins longue, toutes doivent être pensées pour y permettre la vie sexuelle des personnes qui s’y trouvent. Cela veut non seulement dire que les bâtiments et le mobilier doivent être adaptés, mais également que les règles de vie doivent le permettre, et le personnel (in)formé sur ces thématiques.

Soutenir les associations qui travaillent sur la santé sexuelle de population spécifique

Il existe des structures qui travaillent particulièrement sur l’accès à une vie sexuelle pour les personnes souffrant de handicap, que ce soit pour leur permettre d’acquérir une autonomie sexuelle ou leur fournir des services sexuels. C’est également le cas pour les personnes âgées, et cela pourrait être le cas pour d’autres populations spécifiques. C’est un travail difficile, mal perçu, mal compris, et qui demande d’énormes compétences et capacités de la part de ceux qui le pratiquent.

Lutter contre toutes formes de discrimination identitaire, en particulier celles touchant à l’orientation sexuelle, au genre et à l’identité de genre

Cela peut sembler une évidence, mais le sexisme, l’homophobie ou la transphobie nuisent grandement à la vie sexuelle des membres de cette communauté, les obligeant à se cacher, limitant leur capacité à se rencontrer ou à vivre ouvertement leur sexualité, et fait peser une menace sur leur sécurité lorsqu’il souhaite vivre leur sexualité plus ouvertement. Dans une moindre mesure, les discriminations et violences racistes, la grossophobie ou les préjugés antisémites et islamophobes ont des impacts clairs sur la santé sexuelle des membres de ces groupes (et leurs partenaires), soit en limitant leur choix de partenaire, soit en les exposant à des dangers s’ils décident de vivre des relations sentimentales et sexuelles mixtes.

Revaloriser la sexualité et l’éducation sexuelle

Nous parlons tous les jours, ou presque, de notre boulot et/ou de notre famille, avec des gens proches, et parfois moins proches. Réussir sa vie familiale et/ou professionnelle est une source de fierté, et est valorisé socialement. Pourtant, bien que la sexualité contribue de façon non-négligeable au bien-être de tout un chacun, c’est un des sujets dont on parle peu ou pas. Partager de nouvelles expériences sexuelles, de nouvelles techniques, un chouette sex-toy ou simplement la nuit torride de la veille, cela ne se fait pas, et surtout pas dans les détails, et encore moins sérieusement. Etre satisfait de sa vie sexuelle et s’en trouver fier, investir du temps pour l’améliorer et partager ses connaissances est accueilli au mieux avec gêne, au pire avec dédain. Alors que nous vivons dans une société où nous sommes constamment exposés à de l’imagerie sexuelle, on parle très peu de sexe, et on le cache. Accumuler les partenaires et les expériences est perçu très négativement, tout comme affirmer disposer de compétence spécifique dans le domaine de la sexualité (Dire que son clafoutis est exquis, c’est bien. Dire qu’on tire des pipe sublime, c’est mal). Du coup, même s’il y a indubitablement une pression à avoir une vie sexuelle épanouie (c’est à dire correspondant aux normes dont je parle plus haut), il semble interdit d’entreprendre la moindre démarche pour y arriver. Et la sexualité est un des seuls domaines où acquérir une gande expérience est très mal perçu (au même titre que n’en avoir pas du tout, les asexualités sont toujours perçues comme des dysfonctionenments majeurs – un autre sujet passionant). Bref, globalement, le sexe, c’est sale et privé, et il faut pas trop en faire ou trop peu. Comment espérer, dès lors, que les gens puissent avoir accès à une sexualité dans laquelle ils trouvent du plaisir, s’il ne leur est pas permis de rechercher ce qui peut leur satisfaire, d’en parler autour d’eux et de demander à obtenir ce qu’ils souhaitent. Ouvrir le grand marché de nos envies pour permettre des échanges plus fluides entre ses participants ne peut amener qu’une plus grandes satisfactions de tous les acteurs.

Lutter contre l’exploitation sexuelle

Evidemment, la première raison de lutter contre l’exploitation sexuelle, ce sont les personnes exploitées sexuellement. Evidemment, celles-ci se trouvent dans une situation de « misère sexuelle », mais les violations de leurs droits fondamentaux sont tellement nombreuses et aigües qu’il serait gênant d’insister sur ce point. L’exploitation sexuelle a par contre un effet de bord clair sur la « misère sexuelle » des autres. Contrairement à ce que certains affirment, elle ne permet certainement pas de la limiter la misère sexuelle. Si elle permet peut-être à certain d’avoir accès à une sexualité (à un prix qui n’est de toute façon pas acceptable pour celles qui le payent), le système ne fait que reproduire l’idée d’un sexe sale, à cacher, sans valeur et sans qualité. Faire de la femme un objet sexuel, une poupée gonflable plus comfortable et plus agréable qu’on peut acheter à un tiers, c’est dévaloriser complètement la notion de sexe, c’est contribuer à l’idée que le sexe n’est qu’un désir mécanique où rien n’est à construire ensemble, à apprendre. L’exploitation sexuelle (qui, chez nous, touche en particulier les femmes sans papiers) contribue à la misère sexuelle. Le droit à une vie sexuelle n’est pas un « mais » à la lutte contre l’exploitation sexuelle, c’est un « en plus ».

Valoriser les métiers de services sexuels

C’est sans doute le point sur lesquels beaucoup de féministes ne seront pas d’accord (d’autres le seront). Je crois pourtant indispensable d’entamer une réflexion saine sur les métiers de services sexuels. Je ne soutiens pas en cela le système prostitutif tel qu’il existe actuellement, que ce soit en Belgique ou en France. Je ne crois pas que les initiatives de légalisation de la prostitutions telles qu’elles ont été menées dans certains pays ont donné des bons résultats. Mais je suis pourtant convaincu qu’il faut offrir un statut aux femmes et aux hommes (et à tous les autres) qui souhaitent vendre des services sexuels. Que ce soit des infirmiers spécialisés qui vont en maison de repos, des masseuses qui stimulent aussi les zones érogènes de personnes immobilisées, des dominatrices qui disposent d’un équipement et de compétences permettant à d’autres de vivre des expériences sexuelles spécifiques dans un environnement sûr ou tout simplement des prostituéEs qui vont aider un homme seul à égayer son quotidien sexuel, il y a énormément de situation dans lequel un professionnel du sexe a une véritable valeur ajoutée, loin de l’exploitation sexuelle qui constitue la majorité de la prostitution actuellement. C’est très compliqué, cela demanderait beaucoup d’argent, je n’ai pas de solution toute faite, et ce n’est pas le but d’en discuter ici, mais organiser et réguler le fait de fournir des services sexuels est une des solutions pour lutter contre la misère sexuelle.

Le droit de baiser est-il donc un droit fondamental? Certainement pas. Mais la possibilité de vivre une sexualité épanouissante si, pour quel que raison que ce soit, on n’introduit pas sa bite dans un vagin/on ne se fait pas introduire une bite dans son vagin, ça oui, ça me semble être un droit pour lequel il est fondamental de se battre.

Il est étonnant de constater combien certains essayent d’affirmer la supériorité du monde occidental sur le monde arabe (mais pas que) par tous les moyens. Un de ces moyens, c’est de mettre en avant la « misère sexuelle » des pays arabes, résumés aux pays arabo-musulmans. Avec l’idée sous-jacente que cette misère sexuelle est inexistente dans le monde occidental, ou limitée à une très petite minorité. Pour ma part, j’affirme que la misère sexuelle est comparable dans le monde occidental que le monde arabo-musulman, même si c’est sans doute pour des raisons différentes.

Le mécanisme de base est pourtant le même: il s’agit globalement de limiter l’expression sexuelle dans l’espace public. L’outrage aux moeurs existe dans la majorité des pays occidentaux, et le principe est exactement identique à ce qu’on peut observer dans le monde musulman: une autorité décide des démonstrations sexuelles acceptables en public. Pour certains pays musulmans, cette autorité est religieuse. Dans les pays occidentaux, c’est le pouvoir politique.

Théoriquement, cela fait une grande différence. Le pouvoir politique étant, en démocratie, contrôlé par les citoyens, le contrôle de la sexualité qu’il exerce est une émanation de la société. Ce contrôle serait donc celui que les citoyens sont d’accord d’appliquer à eux-même et aux autres, quand celui exercé par l’autorité religieuse est, par définition, imposée par une caste (cela peut s’argumenter, en particulier dans le monde musulman où les imams ont une grande liberté et s’adaptent, j’imagine, bien plus aux communautés locales auxquelles ils s’adressent que les prêtres chrétiens, et peut-être aussi pas mal de politiques).

En pratique, on est loin du compte. Les lois qui régissent les moeurs sont très vieilles, et très floues. De tout temps, elles ont été utilisées de manière très différente pour contrôler des populations particulières, allant des minorités sexuelles aux femmes en passant par les personnes non-mariées ou les travailleuses/travailleurs du sexe. Encore aujourd’hui, leur application dépend énormément de ceux qui détiennent l’autorité. D’une zone de police à l’autre, vous serez traité différemment (comme l’explique très bien cet article d’Arc-en-Ciel Wallonie). Fondamentalement, ici comme là-bas, c’est une autorité qui décide si « des actions qui blessent la pudeur » sont commises sur des bases complètement floues et sur des jugements individuels.

Mais au-delà de l’autorité qui impose de manière peu contrôlée ce qui atteint les moeurs, les sociétés occidentales ne sont pas moins victimes de doubles injonctions contradictoires que les sociétés musulmanes en ce qui concerne la sexualité.

Ainsi, notre éducation sexuelle est limitée aux risques de la sexualité (MST et grossesses indésirées), alors qu’à côté de cela, notre éducation sentimentale lie fortement la sexualité à l’amour (la sexualité hors de la relation amoureuse étant toujours « moins bien »).
La sexualité nous est présentée comme nécessaire à notre équilibre humain, mais on revient régulièrement avec le spectre de l’addiction au sexe.
Même si cette idée est de plus en plus combattue, on entend régulièrement que l’homme a un besoin primaire de sexe. Mais on trouve répugnant et condamnable de se masturber au travail.
Etre sexuellement attractif est considéré comme une caractéristique positive, mais multiplier les partenaires est perçu négativement, en particulier pour les femmes, et pour tout le monde à partir d’un certain âge.
On peut vendre n’importe quoi avec du sexe (des voitures, des biscuits, des toitures), mais on ne peut pas vendre des services sexuels.
On est responsable de notre propre bien-être affectif, mais on n’a pas le droit d’acheter des services sexuels.
En d’autres termes, la seule forme relationnelle acceptable est la monogamie (en série). La seule forme de sexualité acceptable est la sexualité pénétrative phallocentrée.

C’est particulièrement vrai pour les personnes de sexe féminin. Les femmes subissent encore bien plus que les hommes ces doubles injonctions. On attend des femmes d’être des mères si elles ne veulent pas devenir des putains, mais on sous-entend qu’elles doivent être les deux, sans qu’il soit acceptable de le montrer. Aujourd’hui, les femmes doivent aimer le sexe, mais uniquement avec l’homme qui les a choisi, de la façon dont il l’a choisi. Elles sont responsables de leur plaisir sexuel, mais sans pouvoir choisir la sexualité qui leur convient (il faudra de toute façon qu’elles se fassent pénétrer le vagin). Si elles peuvent mener une carrière tant qu’elles assument leur responsabilité de mère (un peu plus partagée dans le couple qu’avant, mais encore largement inégalitaire), elles doivent aussi rester disponible sexuellement, et se voient souvent culpabilisées pour la mauvaise qualité des relations sexuelles dans le couple. Bref, même si les femmes sont de plus en plus poussées à être actrices de leur sexualité, elles ne peuvent la définir que dans le cadre de la structure patriarcale existente.

Quand aux hommes, ils se retrouvent confirmés sans arrêt dans leur rôle de prédateur sexuel, alors même que la violence sexuelle elle-même est de plus en plus décriée (heureusement).  La production culturelle occidentale sous-tend l’idée du masculin définit par sa capacité à obtenir la sexualité, et du féminin à résister suffisamment mais pas trop. A force de montrer certaines formes de violences sexuelles comme des actes de séduction, on peut difficilement s’étonner que ces comportements soient acceptés et même valorisés, et ce tant par des hommes que par des femmes. Pour aller plus loin là-dessus, cette série de tweets sur la masculinité toxique est excellente.

L’ensemble de ces éléments, le reliquat de notre culture judéo-chrétienne, la contre-réaction aux mouvements libertaires de Mai 68 et la culture de la performance omniprésente sont à l’origine d’une misère sexuelle en Occident qui, malheureusement, va en s’aggravant.

Bien sûr, une certaine élite, dont je fais partie, la subit moins que les autres. Les formes de relation sentimentales non-monogames commencent à faire partie de la vie publique, tout comme les formes de sexualités alternatives. Cela ne vient pas sans préjugés et sans difficultés, mais cela permet malgré tout à une minorité dominante d’accéder au bien-être sexuel, aidé en cela par des sexologues, thérapeutes et autres coachs relationnels. C’est le cas également dans le monde arabe, et cela, à mon sens, a été le cas tout au long de l’histoire. Les puissants ont toujours eu accès à une sexualité plus satisfaisante.

C’est toute une autre histoire pour l’ensemble de la population, coincée dans les représentations de ce que doit être la sexualité. La pornographie mainstream exclut toute forme d’alternative à la sexualité pénétrative basée sur l’orgasme et la performance. La relation amoureuse non-monogame est présentée systématiquement comme une catastrophe tant personnelle que sociale. L’absence de sexe ne peut être un choix.

Dans une société où on nous dit que tout ce que l’on désire peut être acheté, et qu’il suffira de « réussir » pour l’obtenir, les discours sur les désirs sexuels suivent le mouvement: à la fois, la réussite sexuelle est présentée comme obtenue par la réussite sociale, mais par ailleurs, on naturalise la capacité sexuelle. On a accès à des partenaires sexuels attractifs quand on est quelqu’un d’attractif, mais le sexe est aussi présenté comme une capacité innée, où aucun apprentissage n’est nécessaire. Dès lors, les personnes insatisfaites de leur sexualité le ressentent à la fois comme un échec social supplémentaire (je ne baise pas parce que je suis pauvre, que je n’ai pas de grosse voiture pour draguer, parce que je suis caissier/arabe et que personne ne veut d’un cassier/arabe dans son pieu,…) mais aussi comme une attaque sur sa valeur (je suis même pas capable de faire jouir ma femme/mon mec alors que c’est quand même le truc le plus naturel au monde).

La relégation de la sexualité dans le privé rend encore plus difficile l’échange et, en parallèle avec la sexualisation de plus en plus marquée de la production culturelle, crée frustration, fantasmes et attentes. La vie sexuelle de son voisin est toujours meilleure que la nôtre. On n’est jamais assez beau pour être bon au lit. On n’est jamais assez bon au lit pour être avec des personnes « sexy ». On n’est pas assez bien pour proposer nos fantasmes à notre partenaire, on n’est pas assez beau pour espérer coucher avec notre voisin.

Chez nous, comme dans le monde arabo-musulman, la société condamne les personnes qui expriment leurs envies sexuelles ouvertement, qui demandent, et grâce à cela obtiennent, ce qu’ils désirent. Le comportement sexuel dans le monde occidental est tout aussi cadenacé par des mécanismes sociaux, certes différents mais pas moins puissants, que dans le monde musulman. Cela crée un niveau de frustration sexuelle comparable, ce qui a un impact évident sur la violence sexuelle omniprésente dans nos sociétés (pas sur le mode « j’ai des besoins non-comblés, donc je vais violer quelqu’un » mais plutôt « en tant que dominant, j’ai le droit de prendre ce qui me revient »). Dès lors, et vu que les causes sont similaires dans le fond (pas sur la forme, je l’accorde), il me semble bien plus constructif, si on veut lutter contre cette misère sexuelle, de voir vers quoi nous devons tendre tant dans les sociétés occidentales que arabo-musulmanes, plutôt que de créer l’illusion d’une différence de nature pour mieux renvoyer, encore une fois, dos-à-dos des cultures qu’il est bien dans l’air du temps d’opposer.

Je n’avais pas envie de parler de Dandoy. Je ne pensais pas qu’il faudrait en parler. J’avais l’impression que l’histoire était pliée quand j’ai vu la campagne apparaître. Je suis passé en magasin, j’ai discuté avec une vendeuse et compris directement qu’il s’agissait d’une opération marketing qui s’affirmait exploiter le corps de la femme pour vendre des biscuits. Je pensais que tout le monde s’accorderait, à part les quelques cons habituels, à dire que c’était de la merde. Je me trompais. Il y a des politiciennes qui défendent les images au nom du commerce local, il y a des journaux qui les défendent au nom de la liberté artistique. Donc voilà, je vais quand même écrire quelque chose sur le sujet.

1. Toutes les images de la campagne sont choquantes. Certes, celle de la femme en rouge est plus directe, mais c’est bien dans le procédé que se situe le problème. Pour chaque image féminine, il consiste à choisir une photo sexy rétro et à coller une photo du produit à vendre (un biscuit) sur la tête de la modèle, de façon à ce que seul son corps soit visible. Je ne vois pas comment il est possible d’argumenter sur le fait que ce procédé est une objectification du corps de la femme. On pourrait même dire que c’est l’exemple ultime du procédé, puisqu’il s’agit littéralement d’utiliser le corps féminin offert comme support au produit à vendre. On notera que le procédé est encore plus choquant en constatant que c’est exactement l’inverse qui a été fait pour les hommes. Là, le biscuit cache le corps masculin pour souligner son visage. On pourrait sans doute aller plus loin dans l’analyse des images, mais franchement, ce ne serait pas très utile.

2. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la liberté artistique du créateur de ces images. Thomas Lélu, artiste parisien (dont le premier roman a été « acclamé par Beigbeder », et avec qui il travaille pour le magazine érotique érotico-réactionnaire Lui), a bien le droit d’interroger ce qu’on montre ou pas des corps des femmes. On peut analyser et discuter son travail, le trouver ou non sexiste, et réfléchir au message qu’il essayerait de faire passer (si message il y a). Là n’est pas la question. Parce que lorsqu’une oeuvre devient une publicité, son contexte et son but change complètement. Et une image qui peut être acceptable dans le cadre d’une réflexion artistique (mais ne l’est pas toujours – souvenons-nous de l’affaire Troilo) peut tout à fait devenir sexiste dans un cadre commercial.

3. Le problème n’est pas l’érotisme ou la charge sexuelle de l’image. On peut certes s’interroger sur le fait d’utiliser ce type d’image pour une marque comme Dandoy, mais c’est un choix stratégique qui n’est pas en soi problématique. Ce qui l’est, c’est le type d’image qui est choisie, c’est le message que celui-ci fait passer. C’est le fait que les images choisies valident la position d’objet sexuel de la femme face à l’homme acteur de sa sexualité. Mais en miroir, il valide également l’idée de l’homme esclave de sa propre sexualité, dont les choix sont guidés par la chatte qu’il va fourrer. Bien évidemment, c’est le cas d’une très grosse partie de la production érotique/pornographique encore actuellement. Et oui, une part non négligeable de la publicité fonctionne sur ce ressort (et en particulier celle qui cible les femmes, d’ailleurs – ce qui explique sans doute la frilosité de Elle quand il dénonce la campagne). Ce n’est pas plus acceptable pour autant.

4. Il faut arrêter de considérer ce type de campagne comme « moderne ». C’est simplement faux. Ce type de campagne existe depuis les années 70, et si les gens commencent à ne plus les accepter, ce n’est pas parce qu’ils sont pudibonds, mais parce qu’ils en ont marre qu’on montre les corps, les hommes, les femmes, le sexe de la même façon depuis 50 ans. Ce n’est pas une régression que de ne plus vouloir accepter l’objectification des corps féminins, c’est vouloir voir des femmes sujets de leur sexualité, actrices de leur désir. C’est vouloir la modernité (encore timide) dans les rapports quotidiens entre hommes et femmes transparaître dans les images qu’on utilise pour représenter ces rapports. C’est vouloir une véritable libération sexuelle pour touTEs. Et pour cela, il faut faire voler en éclat les symboles phallocrates comme cette campagne afin que chacunE puisse avoir le sexe qu’il veut plutôt que celui qu’il doit.

Bref, si vous pensez que ce genre de campagne est dépassé, ne vous contentez pas de le dire sur Internet. Allez en magasin. Parlez aux vendeuses et aux managers. Fort. Quand il y a beaucoup de clients.

Il est 18h30, nous sommes le 31 décembre 2015. Depuis quelques heures, les pétards résonnent dehors. Ma colocataire est partie rejoindre la soirée qui l’attend, et je me suis ouvert une bouteille de champagne, un paquet d’olives verte. J’ai refusé avec soin toutes les invitations de mes amis pour rester seul. Après tout, puisque la nouvelle année est si importante, autant lui accorder l’attention qu’elle mérite et en profiter pour faire un bilan plutôt que de se bourrer la gueule et manger trop gras. En plus, 2015 est l’année de mes 30 ans, et on supporte moins bien le gras, à cet âge-là.

Je ne ferai pas un bilan du monde. De toute façon, il faut être con pour ne pas se rendre compte qu’il est pourri, et qu’il sera pire l’année prochaine. Pour ce qui est du monde, je préfère l’engagement au quotidien aux voeux pieux.

Par contre, c’est l’occasion de faire un bilan pour moi-même. Et là, pour la première fois, je peux l’affirmer: en 2015, j’ai été heureux. C’est peut-être un détail pour vous, comme ça, sur votre écran, mais pour moi, ça veut dire beaucoup. Et ce bonheur vient à la fois de ma capacité à accepter qui je suis, et à refuser de me conformer à ce que je ne suis pas.

Accepter qui je suis, c’est parvenir à faire la paix avec le fait que je suis ce que je dois être. J’ai le privilège d’être un homme blanc valide né dans une famille bourgeoise éduquée, et il s’avère que notre société est friande de personne comme moi. Pendant 30 ans, j’ai donc principalement fait ce qu’on attendait de moi. J’ai étudié, j’ai travaillé, j’ai cultivé ma capacité à tirer parti du système technocratique qui prévaut dans nos entreprises et nos institutions tout en cultivant un certain intellectualisme me permettant de rester conscient de ce système. J’ai pris de la distance avec mon quotidien grâce à ma capacité à faire sans croire, tout en cultivant ma capacité à croire sans trop en faire. J’ai un peu agi pour mes idées, certes, mais pas plus que ce qui est attendu d’une personne comme moi.

Ne croyez pas que j’ai un quelconque mérite à tout ça, il n’en est rien. J’ai juste été éduqué pour cela et, en 2015, j’ai appris à être en paix avec cette constatation. J’ai appris à reconnaître mes privilèges et à ne plus m’en culpabiliser.

Je continue à penser et à militer pour que les autres, ceux qui n’ont pas eu la chance de bien naître, puissent en bénéficier, mais j’arrive à mieux supporter qu’en attendant, j’en profite malgré tout. J’arrive à vivre avec le fait que, quoi que je fasse, actuellement, je profite d’un système au détriment d’autres. Je n’ai  évidemment pas, en 2015, découvert l’inaliénabilité de mes privilèges, je l’avais déjà noté un an plus tôt, je fais juste avec. Et si je fais un voeux (parce que cela ne peut être qu’un voeux) pour l’année prochaine, c’est que mes co-privilégiés puissent eux-aussi à la fois reconnaître ces privilèges sans se sentir diminué par ceux-là.

Bien sûr, pour ceux qui ont toujours vécu avec l’idée qu’ils ne doivent rien à personne, c’est compliqué d’admettre qu’on a simplement de la chance. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. Je ne parle pas d’alignement des astres et autres concepts mystiques. La chance, quand on est humaniste, c’est juste être la bonne personne dans le bon contexte. C’est reconnaître qu’aucun individu n’ont fondamentalement meilleur qu’un autre, mais a simplement la chance de se trouver dans un environnement où il réussit mieux qu’un autre.

Je continuerai donc à faire ce qu’on attend de moi en 2016, dans presque tous les domaines.

Parce qu’en 2015, ce qui a fait mon bonheur, c’est aussi de cultiver la marginalité de mon intimité. Si je fais ce qu’on attend de moi, je ne suis pas celui qui est attendu. L’année maintenant passée m’a donné la force de refuser d’être dans ma vie affective et sexuelle celui que je devrais. Je devrais être en couple, le couple défini par la loi et la coutume. Je devrais avoir une sexualité normée, à l’image de la personne sociale que je suis. Et même si j’ai pu être heureux en étant célibataire, je devrais chercher à ne plus l’être. Refuser tout cela, c’était déjà pas mal. Trouver une liberté dans la négation de ce qui m’oppresse est un premier pas qui me fut salutaire. Pour 2016, je veux construire, sans concessions. Je veux trouver mon chemin dans les multiples possibilités qui s’offrent à moi. Je veux pouvoir dire non à ce que je n’ai pas envie de faire, même si c’est avec des gens que j’aime beaucoup. Je veux pouvoir dire clairement ce dont j’ai envie aux personnes avec qui j’en ai envie, être honnête sur mes sentiments vis-à-vis des personnes qui comptent pour moi.

Et pour vous qui me lisez, je souhaite la liberté individuelle dans une société qui offre à tous la même possibilité de l’exercer.

Pourquoi les demandeurs d’asile (et les autres) ont-ils continué à dormir dans une tente dans un parc plutôt que de rejoindre le centre d’accueil qui a été ouvert afin de les abriter? Théo Francken souhaite que nous y voyions des exigences de standing dans ce que nous offrons à ces personnes, exigences bien-sûr déplacées à ses yeux. Ce n’est évidemment pas le cas. Il y a des raisons tout à fait concrètes pour l’expliquer: un accueil de nuit sans service ni confort est bien moins désirable qu’une tente dans un parc où on peut trouver de quoi se nourrir, se vêtir, se laver, déféquer,… Il est d’ailleurs tout à fait remarquable qu’un état aussi riche disposant d’une administration aussi structurée que le nôtre réussit à faire nettement moins bien que des bénévoles et des organisations toujours sous-financées. Mais là n’est pas mon propos. Répéter des évidences aussi banales est nécessaire pour contrer les populismes égoïstes qui se saisissent et déforment la moindre information pour justifier leur égoïsme. Reste qu’il faut aller plus loin.

Car ce qui explique pourquoi les solutions d’accueil proposées par l’état ne sont pas adoptées par les demandeurs d’asile, c’est qu’elles n’ont, en fait, rien à voir avec l’accueil. Quand on accueille quelqu’un chez soi, ce qu’on fait, ce n’est pas fournir un lieu à l’abri des intempéries, de la nourriture plaisante, un peu de confort. Quand on accueille quelqu’un chez soi, ce qu’on offre réellement, c’est une rencontre, un contact, un lien. C’est ce que les demandeurs d’asiles trouvent dans leur camp de tente, et qu’ils ne trouvent pas dans le dortoir qui leur est proposé.

N’ayons pas peur des mots, ce dont je vous parle, c’est d’amour. Quel demandeur d’asile peut croire que la Belgique va les aimer, quand ils sont dans les files devant l’Office des étrangers ou parqués dans un bâtiment désaffecté? Qui croit un instant que Théo Francken veut accueillir ces personnes qui se trouvent sur notre territoire, veut les rencontrer, veut créer un lien entre l’état qu’il représente et eux? Qui peut penser que Théo Francken aime ces réfugiés? Personne! Parce que Théo Francken n’aime pas ces réfugiés, et s’en cache à peine. Il n’aime pas les réfugiés. Peut-être même les déteste-t-il… Et on ne peut accueillir, rencontrer, créer du lien avec des gens qu’on déteste.

Par contre, les dizaines de personnes qui donnent leur temps et un peu de leurs avoirs, ceux qui vont sur place, croisent des regards, offrent un sourire en plus d’une paire de chaussure, laissent transparaitre leur angoisse, leur tristesse, leur vulnérabilité face à une situation qu’ils ne maitrisent pas, face à la peur de l’autre accumulée par des années de xénophobie latente; ces personnes fournissent un accueil. En plus de vêtements et de nourriture, ils offrent de la camaraderie, de l’amitié, de l’amour et du désir peut-être. Ils offrent ce qui nous rend humain.

Sentimentalisme bon marché? Idéalisation? Peut-être… Mais que ce soit le cas ou pas, il faudra bien que la Belgique finissent par les aimer, ces réfugiés. Car ils ne sont pas là pour 15 jours, mais pour beaucoup, pour le reste de leur vie. Ils vont rencontrer des citoyens, ils vont avoir des enfants et les envoyer dans des écoles, ouvrir des commerces, travailler dans des entreprises et services publics. Ils vont se faire soigner dans des hôpitaux et peut-être avorter dans des plannings familiaux. Certains passeront des nuits dans des cellules de dégrisement et d’autres râleront d’avoir été flashés à 75 km/h dans les tunnels du centre de Bruxelles. Il faudra donc bien que la Belgique aille à leur rencontre, crée du lien, soit en contact. Il faudra donc bien que Théo Francken comprenne que ceux qu’il refuse d’accueillir vont devenir ses voisins.

Heureusement que d’autres que lui ont le sens de l’accueil, parce que c’est ça qui fera de ces demandeurs d’asile des citoyens.

Le World Press Photo Awards est revenu à la raison et à retiré son prix à Giovanni Troilo, pour son reportage bidonné sur Charleroi. Entre la mise en scène, les légendes trompeuses, et l’utilisation d’exceptions anecdotiques pour prétendre décrire une réalité courante, il me semblait difficile de considérer le travail du photographe comme du photo-journalisme.

Mais au-delà de cela, un élément du travail de Troilo m’a bien plus interpelé. Voici un extrait de la description de son projet:

Today social unease combines with the lives of the citizens. The roads, once blooming and neat, appear today desolated and abandoned, industries are closing down and spontaneous vegetation eats the old industrial districts. A perverse and sick sex, race hate, neurotic obesity and the abuse of psychiatric drugs seem to be the only cures being able to make this endemic uneasiness accettable.

Au-delà d’un portrait à charge complètement ridicule que dresse l’artiste, j’ai été interloqué par la justaposition du sexe, de l’obésité et de la haine raciale. Parce que regardons ce que Troilo considère comme la perversion

Vous avez tout d’abord une scène où le cousin du photographe a une relation sexuelle sur un parking avec une inconnue. Ici, ce qui est considéré comme pervers, c’est la relation sexuelle pour elle-même, sans relation sentimentale. On est pas loin du « il faut être vierge pour son mariage ».

Ensuite, une mise en scène d’un artiste (Vadim Vosters) qui prépare une oeuvre pour une exposition qui s’appelle « Divided Body », sur la place du corps, et qui montre donc des corps nu. Le fait qu’un artiste produise une oeuvre qu’on peu considérer comme portant une charge sexuelle ne me semble pas devoir mériter le qualificatif de « pervers ».

La troisième image représente une scène BDSM d’un couple connu de Charleroi vivant une relation de domination/soumission consensuelle, et qui par ailleurs sont fortement investis dans la communauté « fetish » de Charleroi, organisent différents événements, et vivent leur relation de façon très positive et ouverte. Très certainement, cette forme de sexualité n’est pas pratiquée, en tout cas jusqu’à ce point, par la majorité de la population (et est très loin de représenter la sexualité moyenne à Charleroi, d’ailleurs). Et peut-être mérite-t-elle le qualificatif de perverse. Mais en quoi peut-on considérer cela comme condamnable? En quoi cela est-il le signe d’une société en perdition? Si perdition sexuelle il y a, elle est dans les dizaines de milliers de viols conjugaux que les femmes n’osent pas dénoncer, pas dans les sexualités qui sortent du missionnaire du mercredi et dimanche soir.

Je suis d’autant plus troublé quand on accole la perversion sexuelle à la haine raciale. Vivre une sexualité perverse qui nous épanouit, cela nous grandit en tant qu’être humain, cela nous rapproche de nous-même, de nos corps, et des autres. Cela questionne les modèles de domination qui nous sont imposés tout au long de notre vie, cela nous permet de mettre en scène nos pulsions et explorer la part sombre que nous ne pouvons montrer en société dans un environnement sûr et sous contrôle. La haine raciale, elle, détruit les individualités, ramène l’homme au rang d’animal non pas au travers de jeux de rôle mais au quotidien, détruit les gens qui en sont victimes. Si nos perversions sexuelles contreviennent sans doute à une certaine vision de la morale, la haine raciale, elle, est profondément injuste et cruelle, destructrice pour les individus et pour nos sociétés.

Au final, le message de Troilo, qui se veut « choc », n’est qu’une injonction hyginéiste et moralisante de plus: soyez mince, ayez une vie sexuelle « normale ». Soyez productif, ne remettez rien en question. Le bonheur formaté pour tous. « Fitter, Happier, more productive« .

PS: la photo de Troilo traitant de l’obésité stigmatise la grosseur, la médicalise, et contribue à complexer les gens pour les formes de leurs corps.