Beaucoup de touches de claviers ont déjà été pressées au sujet des manifestations homophobes de dimanche dernier. Quelques très bons articles, dans des styles très différents, en sont sortis. Voici mes 2 favoris:
Pour ma part, je vais encore user quelques touches en plus pour jeter ici quelques points qui me semblent essentiels.
1. Les mauvais arguments que nous utilisons parfois
La stupidité et la mauvaise fois des arguments des opposants à la suppression de la discrimination dans l’accès au mariage poussent parfois les défenseurs de cette suppression à l’utilisation d’arguments « faciles ». C’est à mon sens une erreur grossière qui renforce, en fait, l’opposition.
Les exemples les plus évidents de ce type d’erreurs sont les inférences par l’exemple. Dans l’opposition, ils prennent la forme de « il y a des homos qui sont contre le mariage pour tous ». La seule bonne réponse à ce type de déclaration est une fin de non-recevoir. L’opinion d’individus ne rentre pas en compte. Je ne vois d’ailleurs pas comment il ne pourrait pas y avoir « des homos qui sont contre », de la même manière que des femmes qui sont « anti-féministes » ou des personnes issues de l’immigration qui sont « contre l’anti-racisme ». Cela ne déforce en rien la position et c’est pour cela que cela ne doit pas pousser à répondre « Il y a des hétéros qui défendent la suppression de cette discrimination », ou plus généralement, les arguments basés sur l’exemple (« il y a des familles avec des parents de même sexe très heureuses »). Ce type d’argument valide l’idée que des exemples sont suffisants pour soutenir, et donc des contre-exemples suffisent à aller à l’encontre. Nous n’avons pas besoin de cela, nous avons des arguments bien plus forts que cela, des arguments basés sur les différentes conventions internationales liées aux droits de l’Homme.
2. Oui, le droit à l’enfant existe
C’est d’ailleurs dans ces mêmes textes que l’on doit puiser nos arguments pour démonter un des autres cheval de bataille de l’opposition: la protection de l’enfant. L’un des arguments les plus porteurs de la part de l’opposition, le seul acceptable d’ailleurs (le reste relève généralement de l’idéologie, et n’a aucune portée sociétale – style « on a toujours fait comme ça » ou « c’est la base de nos sociétés depuis des millénaires »), reste le fait de protéger les enfants de déséquilibres qui seraient causés par le fait d’avoir des parents de même sexe (et je ne parle même pas de genre, ici…). Au-delà du fait que le débat est loin d’être tranché par les spécialistes de l’enfance, dans un sens ou un autre (reconnaissons qu’on trouvera toujours des experts pour soutenir cette thèse), l’argument se base sur l’idée que le mariage et l’ouverture par la suite à l’adoption/PMA/GPA violerait le droit de l’enfant (et son fameux « intérêt supérieur ») et créerait un droit à l’enfant inacceptable.
Cet argument se base sur deux idées: qu’il n’existe pas de droit à l’enfant, et que le droit à l’enfant s’oppose au droit de l’enfant. Les deux idées sont fausses.
Le droit à l’enfant existe et est inscrit dans la convention européenne des droits humains (de l’Homme). L’article 12 définit « le droit pour l’homme et la femme de se marier, à l’âge défini par la loi, et de fonder une famille ». C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’est pas question d’interdire, dans un pays européen, aux pauvres, aux handicapés ou aux immigrés (par exemple) d’avoir des enfants. Certes, la Cour européenne des droits de l’homme s’est toujours refusée à créer une jurisprudence incluant les homosexuels dans la portée de cet article. Cela ne change rien au fait que ce droit à l’enfant existe pour les hétéros, et que cela suffit à renvoyer aux oubliettes l’idée que la suppression de la discrimination dans le mariage serait un premier pas pour la création de ce droit à l’enfant. Ce droit existe déjà, et c’est un droit fondamental dont les homosexuels sont exclus en France (et dans beaucoup d’autres endroits).
Le deuxième axe de cet argument est d’opposer droit à l’enfant et droit de l’enfant. A la première lecture, cet argument peut paraître valide: si on donne à n’importe qui le droit à avoir des enfants (ce qui est déjà le cas, mais passons), on met en péril les droits fondamentaux de l’enfant (une lecture en ce sens pourrait par ailleurs ouvrir à de nombreuses horreurs, mais je ne m’aventure pas sur ce terrain qui pourrait très vite amener la discussion au point Godwin). A mon sens, la meilleure façon de s’opposer à cette vision est de retourner l’argument. C’est au contraire le fait que l’Etat s’engage à faire en sorte que les droits de l’enfant soit respectés qui permet l’existence du droit à fonder une famille. C’est le fait que l’Etat s’engage à faire en sorte que l’enfant ne soit pas discriminé qui fait que les immigrés peuvent effectivement jouir de leur droit à avoir des enfants. C »est le fait que l’Etat s’engage à assurer la « survie et le développement de l’enfant » qui fait que les pauvres peuvent effectivement jouir de leur droit à avoir des enfants. Bien sûr, la responsabilité des parents est également inscrite dans les droits de l’enfant, mais directement liée avec le fait que l’Etat doit aider les parents à assumer cette responsabilité. Et c’est cela qui permet aux handicapés, par exemple, d’effectivement jouir de leur droit à avoir des enfants. En résumé, c’est l’engagement de l’Etat à protéger les enfants (au travers de la « Convention relative aux droits de l’enfant » de l’ONU – la CIDE) qui permet de jouir effectivement du droit à l’enfant. Et, comme toujours en droits humains, le respect de certains droits fondamentaux ne peut justifier le fait qu’on en viole d’autres.
L’utilisation des droits de l’enfant pour justifier la discrimination dans le droit à l’enfant que subissent les homosexuels est fallacieuse. C’est au contraire ces droits de l’enfant qui doivent permettre à chacun de jouir de son droit de fonder une famille, quelle que soit sa situation. Jamais les droits de l’enfant n’affirme qu’un enfant à droit à des parents riches et en bonnes santé. Pas plus ne précise-t-il qu’un enfant à droit à 2 parents et encore moins 2 parents de sexes différents (une lecture libérale de la CIDE serait même de considérer que cet aspect relève exclusivement de la sphère privée et que l’Etat n’a pas à intervenir à ce niveau). Au contraire, l’existence de ces droits et l’engagement de l’Etat à protéger les enfants sont plutôt de nature à soutenir le fait que tout le monde peut vraiment avoir le droit de fonder une famille, homosexuels compris.
3. Oui, vous êtes homophobes
Mais les deux points précédents ne sont que des broutilles à côté d’un point essentiel sur lequel nous nous devons d’être extrêmement vigilant. Il est nécessaire de combattre avec violence la rhétorique des partisans de la manifestation homophobe qui vise à faire basculer l’intolérance de leur côté au nôtre.
Vous l’aurez peut-être remarqué, j’ai utilisé dans cet article un vocabulaire très clivant, un style marquant fortement l’opposition. C’est une nécessité. Leur façon de présenter leur action, en refusant de s’opposer à nous, est tout à leur avantage. En ne se disant pas « contre nous », ils nous empêchent naturellement d’être « contre eux ».
C’est pourtant la réalité! Les participants aux manifestations opposées à la fin de la discrimination dans l’accès au mariage (et non pas opposés au « mariage pour tous ») veulent nous maintenir comme des citoyens de seconde zone. Leur engagement est le même que ceux qui ont manifesté contre le mariage mixte aux USA. Ces personnes ne sont pas tolérantes, ne sont pas ouvertes, comme elles aimeraient qu’on les considère. Ces personnes sont violemment opposées à ce que nous sommes. Elles cachent cette violence derrière le vernis d’une tolérance. C’est à nous de le faire exploser. C’est à nous de leur dire « vous ne nous respectez pas, vous n’êtes pas nos amis, vous êtes nos ennemis, et nous vous combattons de la même façon que vous nous combattez avec violence ». C’est à nous de faire sauter cette image de respectabilité de ce qu’ils appellent leur « opinion ». C’est à nous d’imposer les termes qui s’impose à leur comportement: homophobie. Arrêtons d’appeler l’ennemi par les mots qu’il choisi pour nous. Stoppons le jeu de cette opposition gentille de ceux qui savent qu’ils ont déjà gagné. Parce que si la probabilité que la France revienne sur la fin de la discrimination dans l’accès au mariage me semble très faible, les autres combats seront d’autant plus durs que nous auront laissé cette homophobie qui refuse de dire son nom s’installer dans les discours.